– littérature

Articles tagués “Nouvelle

Quelques infos d’automne 2013

  • du côté de l’ombre…

Je vous parlerai plus bas de la face visible. Pour  la face ombreuse, c’est  travail et encore travail. J’écris, je traduis, j’adapte, je réécris. Je fonce, je freine, virages et ligne droite. Montées, pentues, 75%, la phrase s’essouffle, redescente en mots libres. Je compose, je me décompose.  Je choisis, j’élis, j’élimine, toi, oui, toi ( le mot, le point, le point de vue)  non. Ah ah. J’y crois presque (à mon pouvoir sur les mots) .

Et entre deux phrases et deux textes, prendre le train, tôt le matin. Direction le Centre ou la Normandie, le Lot et le Nord. Partager les mots. Lire, faire lire, faire écrire.

 train du matin pour Rouen train du matin.. direction la Normandie…  train du matin pour orléans (4)… ou direction Orléans,  train du matin pour orléans (3) copie  voir le soleil se lever et  écrire  train du matin gare de Val de reuilgare dans la brume  P1010305gare St Lazare 6 heures moins le quart – du matin

Et maintenant,   la face visible..

  •  Mary Pirate au théâtreLa Dépêche du Midi sur Mary Pirate au théâtre

Mary pirate, mon roman sur Mary Read, paru en 2001, est adapté au théâtre et entame sa tournée par le Lot. Mary y est incarnée avec beaucoup d’énergie et de sensibilité par Hélène Poussin,Images Tout Droit Réservé dans une mise en scène de Images Tout Droit RéservéPierre Sarzacq et un décor de Cyrille Guillochon. 

Hélène, que j’avais rencontrée en 2005 lors d’une lecture-spectacle de  mon autre roman, La lettre déchirée,  aura porté sept ans ce projet!


  •  Nouvelle publication: Comme une seconde peau (nouvelle)comme une seconde peaucomme une seconde peau 60001

Vient de paraître la nouvelle Comme une seconde peau, en français et en italien, dans l’anthologie de nouvelles francophones, Naples raconte, Napoli raconta, éditée par l’Université de Naples L’Orientale  (Département de Littérature Moderne et
Contemporaine).

  • Chers petits soldats théâtraliséB.Chemin-dans-Chers-petits-

Cette  nouvelle, parue en 2001 , est à nouveau théâtralisée, cette fois par  Brigitte Chemin dans le cadre des rencontres avec l’association Tu connais la Nouvelle et le théâtre Clin d’œil de St Jean de Bray (45). Brigitte y interprète à sa façon le personnage du gamin rageur qui collectionne les soldats de plomb. Nouvelle en ligne


 


S’il y avait, derrière une porte, toute la vérité sur vous, votre avenir, votre famille et le reste du monde, l’ouvririez-vous ?

Paru dans le recueil « Derrière la porte »: Petit roman familial  (nouvelle)
Editions Le Castor astral/Tu connais la nouvelletcn-derrière-la-porte-couv

philosophie et existence!

A titre d’exemple, voici la réponse que la jeune Lucie confie à son journal intime, dans la dernière nouvelle d’Ella Balaert :

« J’ai un peu fouillé dans les affaires de maman. Je ne l’ai pas vraiment fait exprès, au début. C’est elle qui m’a demandé de lui apporter son téléphone. Elle était dans son bain, il était dans son sac. Comme je ne le trouvais pas, j’ai renversé tout le contenu du sac sur la table. Il y avait son poudrier, un stick pour les lèvres, ses clefs de voiture, un carnet, une lettre du téléphone, des tas de vieux tickets de caisse et de reçus de carte bleue… Et puis, il y avait une petite clef plate. Dès que je l’ai vue, j’ai deviné ce qu’elle ouvrait. Dans la chambre de maman, il y a un placard, avec la porte qui grince. Un jour, l’an dernier je crois, je lui…

Voir l’article original 147 mots de plus


Aline Dubromel dans 7h26, d’Ella Balaert


Ella Balaert: Allo, Solange? nouvelle

   

 (Allo, Solange? , texte initialement paru dans la revue Sol’Air)

 

             – Allo, Solange?

            – Non, Madame, ce n’est pas Solange.

            – Allo, c’est toi, Solange?

            – Je suis désolée, il n’y a pas de Solange, à ce numéro.

Il devait s’agir d’une banale erreur d’attribution. Dix minutes plus tard, cependant.

            – Allo, Solange?

            – Non, Madame,  vous composez un faux numéro.

            – Ah, bon. Et Solange, elle n’est pas là?

            Quelque chose dans la voix m’alerte encore plus que l’incohérence du propos: totalement atone, machinale, comme venue de loin, de l’au-delà des mots. Ce doit être une femme âgée, sénile, l’esprit fatigué. Pauvre femme. Je raccroche, agacée néanmoins. Ce temps perdu! Et le cœur qui s’emballe,  à chaque sonnerie, si c’était lui?

            Mais encore et encore, tous les quarts d’heure:

            -Allo, Solange? Quand elle reviendra, vous lui direz, n’est-ce pas, qu’elle vienne me voir, je suis bien malade, vous savez,  bien vieille.

            Il faut agir, enrayer la machine. Pour moi, pour elle. Pauvre vieille, qui n’a plus qu’une seule idée, fichée en tête comme une aiguille de cadran solaire, et qui tourne, tourne sans cesse autour, heure après heure, inlassable. Elle me rappelle tante Odile, réduite à quelques mots vers la fin d’une vie paisiblement consacrée à l’étouffement méthodique et raisonné de mon cousin, son unique fils, quelques mots, un notaire, tout de même, mon fils est notaire, vous savez, notaire, il est devenu, mon fils. C’est comme ça pour tout le monde. Passé sous le soleil et les ans, le monde  rétrécit, peau de chagrin toute ridée, où se love, entre les plis et sous les plaies, un dernier désir. Solange. Eh bien, qu’elle attende Solange, si Solange est son messie, son salut, son Amérique ou que sais-je, mais moi, moi, qu’ai-je à y voir? Cela ne me concerne pas, moi, j’attends Pierre, un mot de Pierre, un appel de Pierre. Pierre parti là-bas, au loin, sur la carte un nom près d’une croix, comme une tombe. Un nom imprononçable. Une formule magique.

            Ainsi, mue par un obscur sentiment dans lequel se nouait, au désir de sa propre tranquillité, ce  qu’elle prenait pour de la pitié mais qui trépignait de haine et de rage envers cette patiente humiliation de l’humain dont la vieille dame au téléphone lui apportait le témoignage, par l’abdication de son  âme ballante au bord du vide et du langage, Allo, Solange, Solange, allo, Madame veuve André Castillac, deux jours après le premier appel, décida d’en référer au centre de gériatrie le plus proche.

            – Je voudrais vous signaler le cas d’une dame âgée qui me semble en difficulté.

            – Oh, vous savez, pour nous, ce n’est guère un cas. S’agit-il d’une parente?

            – Non.

            – D’une amie, peut-être?

            – Non.

            – D’une voisine, alors?

            – Non, pas davantage. En réalité, je ne sais pas de qui il s’agit. Pourrais-je parler à l’assistante sociale rattachée à votre centre?

            – Je regrette, elle est en tournée toute la journée. La procédure usuelle consiste à lui laisser les coordonnées de la personne, afin qu’elle enquête à son retour.

            Les coordonnées. Pas la détresse, ni la solitude, ni la fragilité d’un corps marmottant, vulnérable et têtu. Mais une adresse, un nom. Réduite à espérer un nouvel appel de son interlocutrice, afin de lui soutirer les renseignements requis, Madame Castillac s’assit devant le guéridon ciré du téléphone, posa sa tête entre ses mains en corbeille et songea. Les échéances à payer, la clientèle raréfiée, mécontente, depuis la mort d’André, huit mois déjà, le bébé venait de naître, celui du dessus qui n’arrête pas de crier encore cette nuit à deux heures du matin. La glotte palpitante, pressée contre les deux pouces joints, elle songe à la guerre, là-bas, qui n’en finit pas, dont elle suit le fil rouge à la télévision. Et Pierre qui n’appelle pas. 

             – Allo, Solange.

 A peine une question, le fil à peine rompu d’une conversation. La voix, devenue familière, malgré tout, me réchauffe. Une voix sans goût, sans nom, sans haleine, mais quelque chose d’humain dans l’onde et mon numéro sur les touches. Ainsi l’ombre de l’air a-t-elle tremblé sur la nappe, ce midi, ténue, fascinante, me tenant l’œil écarquillé jusqu’à ce que j’eusse compris comment quelque chose d’immatériel pouvait projeter une ombre, et troublante encore, après que la chaleur du radiateur, sous les rayons du soleil, m’eut apporté la solution. L’émotion qui me saisit alors, à voir frissonner sur la toile la force d’un souffle, je la retrouve maintenant, devant cela qui s’acharne à vivre et me parler au creux de l’oreille, sans rémission, sans pardon, quelque chose d’humain, malgré tout, qui triomphe, quelque chose d’humain, ici, tout près, dans le doigt sur la touche, dans la main qui se serre autour de l’appareil, dans le cœur qui se serre aussi, tout petit, tout entier dans l’écouteur, allô, Solange, car c’est toi, ne dis pas non. Et Pierre, au loin,  sous les mitrailles et sous les pierres.

            Décidément, il faut faire quelque chose pour cette femme. On n’est pas des bêtes.

            – Ecoutez, Madame, Solange n’est pas ici, mais dîtes-moi qui vous êtes, j’essaierai de vous aider.

            – C’est Solange que je veux, Solange, vous comprenez, elle me connaît, elle saura.

            – Mais Solange comment?

            – Solange, c’est Solange, elle a écrit son nom sur le calepin, avec le numéro, appelle-moi, elle a dit, quand elle est partie, appelle-moi, si tu as besoin.

            – Et où est-elle partie?

            – Je ne sais pas où ils me l’ont mise. C’est son fils, avec une dame en blouse, n’y vas pas, pourtant, je lui avais dit.

            – Mais vous, vos enfants?

            – Non, pas de famille, non non.

            – Vous vivez seule, alors?

            – Non non, je veux Solange, Solange.

             De la panique, soudain, flotta dans l’air. La voix s’éloigna avec le cri, sortit du cercle enchanté que le fil de téléphone avait tracé tout autour de Madame Castillac et de la vieille dame. Les mots soudain trébuchaient au seuil de la raison. Qui s’en étonnerait? Il court tant d’histoires d’agressions!  Madame Castillac décolla lentement le combiné de son oreille et sentit un courant lui passer entre chaque doigt. Elle se rappelait sa mère. Le récit de ses visites à l’hospice, un bandeau sur le front, sur le brassard une croix rouge: il fallait les voir, ces malheureuses, se traîner hors de leurs lits, s’accrocher à sa blouse et lui donner dans un cri le prénom d’une fille, d’une nièce, de leur meilleure amie. Madame Castillac se souvint des détails miséricordieux dont sa mère parsemait ses paroles à des fins d’édification morale et chrétienne. Si miséricordieux que les femmes, en dépit des adjectifs dont elle ouatait leurs injustes misères, leurs terribles conditions, leurs malheurs immérités, les femmes  devenaient des bêtes, les lits, des paillasses, les cheveux des crinières, et sa bonté, à elle qui ne les touchait jamais et se lavait toujours longuement le corps au savon noir après chaque visite, de la charité. Vos récits, ma mère, se voulaient édifiants; mais ma petite vieille à moi, dont je n’ai pas même arraché le nom, voyez comme elle se rebiffe et, dans un réflexe de la chair et des entrailles, comme elle repousse le téléphone, lâche la blouse et retourne à son lit. Seule peut-être, et gâteuse sans doute, mais vivante. Ce n’est même pas par dignité, me direz-vous. Ce n’est que de la peur. (On avait dû, Solange, peut-être, lui répéter si souvent, comme à une enfant, méfie-toi des étrangers, ne dis pas que tu vis seule). Et alors, quelle différence? Il n’importer que de survivre.

            Madame Castillac, à son tour, reposa l’appareil. Elle connaissait bien cet effroi, la matrice en boule et l’estomac qui se vide d’un coup. Elle le connaissait chaque fois que la sonnerie du téléphone, traversant l’air, la jetait à terre comme jadis les stukas dans le ciel normand, quand elle avait neuf ans. Elle le connaissait chaque fois que le silence de l’appartement lui lançait au visage qu’il devenait inutile d’attendre Pierre, un appel de Pierre, sa voix au bout de la ligne pour lui dire, tout va bien, maman, ne t’inquiète pas. Pierre parti là-bas sous les bombes. Reporter. Témoin. Derrière l’objectif, la même cible et pas les mêmes armes. Oeil pour oeil, pour dire à vingt heures, au monde attablé, diverti, entre les fourchettes et les enfants, regardez, regardez et jugez. Pauvre Pierre. Comme si les yeux des hommes leur servaient encore à voir. Pierre engagé pour de si grandes causes, auprès d’hommes si petits, soupira Madame Castillac en s’éloignant du guéridon.

            Des jours passèrent. Un nouvel appel au centre de gériatrie demeura sans effet. Trop de demandes en ce sens, pas assez de renseignements, si encore vous étiez de la famille. On se débarrasse plus facilement du problème en famille. Le fils de Solange, Pierre, tante Odile. En famille, on prend et on donne, tout, et la vie et la mort. La famille possède tous les droits et l’impossible devoir de consolation. Madame Castillac renonça donc à faire prendre en charge la vieille dame: par amour de l’humanité. Là-bas, la guerre durait. On était toujours sans nouvelles des quatre journalistes portés disparus au début du mois. Il devenait raisonnable de ne pas conserver l’espoir de les revoir vivants. Madame Castillac se montra raisonnable. Raisonnable, elle se forçait à écarter chaque matin et refermer, chaque soir, les plis lourds des tentures et les portes des armoires, grinçant sur les paquets de pâtes et de thé. Elle avait les gestes raisonnables du jour, quand le corps agit sans que l’âme y pense, et la nuit, quand il ne bouge plus dans le grand lit blanc, la courtine tendue sous les aisselles desséchées, les yeux, qu’ils soient ouverts ou fermés, dans le noir, ça n’a pas d’importance.

            Un matin, l’air tendu au maximum de l’appartement vibra sous les appels du téléphone. Souffle coupé court, Madame Castillac ne put se précipiter aussi vite qu’elle le souhaitait et ne parvint à décrocher le combiné qu’à la dixième sonnerie, si tôt, ce n’est pas bon signe, quelle heure est-il, là-bas?.

            – Allô, Solange?

            Dire alors comme Solange résonne à l’oreille: la mère a  tellement espéré entendre la voix du fils. Elle l’a tellement entendue, cette voix. Solange paraît un mot étranger, un mot inconnu de toutes langues, un bruit gênant qui s’installe au fond de l’oreille et distille des flots de rage dans le sang. Quoi? S’être émue de ça, cette vieille souche radoteuse? Avoir pensé l’aider? Soudain l’envie de tuer la prend comme une envie de vomir. A vouloir défoncer le vieux crâne à coups de récepteur, si seulement elle l’avait sous la main. Mais qu’elle crève, qu’elle crève donc, puisque Pierre est là-bas, sous les bombes.

            -Allô, Solange? Tu ne dis rien, aujourd’hui?

            La mère ramassa l’écouteur, qu’elle avait jeté au loin. Allons, à quoi bon? Rien ne servirait à rien. La femme appelait Solange et Solange n’était pas au numéro demandé. Il y avait des destins plus tragiques. Ce n’était qu’une banale erreur d’attribution, en somme.

            Madame Castillac reprit haleine. Il n’y avait plus de haine; il n’y avait plus de raison. Elle ne put obtenir de son interlocutrice ses nom et adresse, mais réussit à lui arracher quelques mots supplémentaires et à en apprendre davantage sur Solange, une femme de soixante-quinze ans en avril dernier, elles l’avaient fêté ensemble, avec son fils, comptable, dans les papiers peints non loin d’ici, un quartier agréable, avec le petit square et les pigeons sous le banc où elles avaient coutume d’aller s’asseoir, Solange et elle, quand le vent venu de la mer n’était pas trop froid.

            Madame Castillac connaissait bien la ville. Elle repéra sans difficulté le quartier, l’immeuble. Une enquête rapide auprès des gardiens lui donna les renseignements espérés. Solange Kerbrat, résidence Anadyomène.

            Pierre ne téléphonerait pas. Pierre ne téléphonerait plus. Madame Castillac changerait son numéro de téléphone, quelle importance, désormais ? Elle n’avait plus rien à attendre et au moins, ainsi, elle ne serait plus dérangée par l’autre. Et puis un soir, elle se décida. Même l’enfant du dessus ne pleurait pas. Il n’y aurait plus de larmes. Pour personne. Elle composa un numéro dans l’annuaire. Celui-là ou un autre. Elle était vieille. Elle serait seule dorénavant.

Là-bas, on décrocha. Une voix de femme dans l’appareil. Un timbre agréable.

     – Allô, Solange? demanda madame Castillac.

  D’une voix atone, machinale, comme venue de loin, de l’au-delà des mots.

–  Ah je suis désolée, madame, c’est une erreur.             

  Madame Castillac était vieille. Elle était seule.  Il n’y avait  pas erreur.


Nouvelle en ligne: Ella Balaert, Chers petits soldats

Aujourd’hui, 23 octobre, papa m’a offert le dixième soldat en plomb de ma collection, ce qui veut dire que ça fait neuf ans que maman et lui se sont séparés. C’est un soldat d’infanterie allemande de la deuxième guerre mondiale ; il est en tenue d’hiver.

J’ai eu onze ans voici vingt-trois jours exactement. Papa n’était pas là. Pourtant, c’était un samedi et ça n’arrive pas tous les ans, que mon anniversaire tombe en fin de semaine. Mais ce n’était pas un bon week-end.  On n’a le droit de se voir que les week-ends A, et c’était un samedi B. Je le sais parce que les semaines B, j’ai piscine au collège et j’y étais allé la veille. Cinq fois vingt-cinq mètres nage libre. Facile. Pourtant, je déteste l’eau. Il n’y a pas d’exception pour les samedis d’anniversaire: A, c’est papa ; B, c’est piscine et maman.

Maman, mais aussi l’oncle François, l’oncle Emmanuel et tata Christiane, Emilie, Jonathan et Karine, mes cousins, la vieille voisine, Papé et Mamé: dix, ils sont. Tous en chœur, joyeux anniversaire, bougies et applaudissements. J’ai craché sur le gâteau en soufflant les bougies. Ils n’ont rien vu. Ils n’ont rien dit, en tous cas. Peut-être que ça se remarquera sur le film. Ça ne changera rien. J’ai tous les droits, les jours d’anniversaire. J’ai filmé Mamé devant son bouquet de roses. Papé lui en offre une par an, qu’elle fait sécher dans son grenier. Elle en est à cinquante-deux, j’ai compté. Elle a gloussé quand je lui ai dit le chiffre, oh la la, Mamé, cin-quan-te-deux roses!  Elle a rosi. Je déteste les fleurs. Cinquante deux ans qu’elle est avec Papé, je le crois pas.

Et le samedi A suivant, papa avait une réunion. M’a-t-il dit.  Une réunion un samedi, je me demande jusqu’à quand il me prendra pour un con. Il me fait le coup deux week-ends sur trois. Résultat, je n’ai eu mon cadeau qu’aujourd’hui.

Papa, ce sera le numéro onze.

Toujours le même cadeau et toujours le même topo. C’est précieux, ça coûte cher, c’est pas un jouet, faut que j’en prenne soin, quand je serai grand, ça vaudra une fortune et bon anniversaire, petit. Il m’a offert le premier soldat, un poilu de la guerre de 14-18 le jour où il a quitté la maison, pour mes deux ans. Je l’ai tout de suite bouffé. Grands cris, pleurs, injures et, pour finir, une radio à l’hôpital. Guerre des trachées : maman ne retrouvait plus la figurine, elle croyait que je l’avais avalée. En fait, je l’avais recrachée et elle l’a récupérée sous le tapis le lendemain. Evidemment, je ne m’en souviens pas. C’est elle qui me l’a raconté, qui me le raconte tous les ans. En riant. Ah ah, le jour où ton père est parti vivre ailleurs et où t’as failli mourir, ah ah. Et aussitôt après, bouhouh, les grandes eaux.

Quand j’y pense, je crois bien que l’oncle Emmanuel a vu que je crachais sur le gâteau. Il me filmait, en contre-plongée s’il vous plaît, gros plan sur le héros du jour. Sur le héros tout court. Avec eux, c’est facile. Papé ne regarde que Mamé, Mamé ne regarde que ses roses, les filles ne s’intéressent qu’à leurs poupées, maman ne voit que moi et Jonathan, ben, Jonathan aussi ne voit que moi. Il a cinq ans, il me colle partout, il croit tout ce que je dis. Il n’y a que mes oncles et tante. Eux, je ne sais pas trop ce qu’ils pensent. Un prof de maths, un comptable et une conseillère d’orientation, merci du cadeau ! J’ai entendu maman s’engueuler avec eux, une fois.  J’en voyais déjà assez comme ça, j’étais suivi et elle était assez grande pour savoir ce qu’elle avait à faire, criait-elle. Reprenons :

1 : j’en vois assez. Dépend de quoi. Des gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, des profs principaux et des secondaires, des conseillers, des psy, des pédagos et tout le toutim, j’en verrais moins si je pouvais, et je regarderais plus de films à la télé le soir, plus de jeux sur ma console et plus de filles à poil, aussi.

2 : je suis suivi. C’est vrai. Quand je marche dans la rue, j’entends d’autres pas derrière moi. Même rythme, mais un peu décalés. Une fraction de seconde après les miens et la nuit, quand je passe sous un réverbère, je vois une ombre sur le sol. De plus en plus grande et au moment de m’avaler, pfft, disparue ! Si je m’arrête devant une vitrine et que je fasse semblant de regarder quelque chose à l’intérieur, je surprends toujours le reflet de quelqu’un d’autre, un peu plus loin, qui me regarde.

Mais non, je déconne. Je sais bien ce qu’elle veut dire. Je vois déjà assez de spécialistes et je suis suivi par un psychologue, une heure par semaine.  Au début, je ne me méfiais pas. Maman sortait le papier, les crayons, les feutres, la peinture. On dessinait côte à côte, elle, des bouquets de fleurs sur une table, qu’elle badigeonnait de couleurs pâles. Moi, ce qui me passait par la tête, ce que j’avais vu à la télé, n’importe quoi, des scènes de combat, des guerres intergalactiques, mon poilu au Kosovo, déchiqueté par une meute de loups, des Tigres et des Junker 88. Je m’amusais, quoi. Et puis un jour, paf ! qu’est-ce que je retrouve sur la table de mon psy ? Mon dessin de la veille.

Depuis, je dessine des bouquets, comme maman. Pourtant, je déteste les fleurs. Pas des gens en train de mourir: des natures mortes.

Maman est contente, toi, tu vas mieux, dit-elle.

C’est pour le psy que j’invente des histoires de  gens qui me “ suivent ”. Mais il ne comprend pas le jeu de mots. Il ne se sent pas visé. J’en rajoute, faut dire : je décris des hommes en imperméables noirs, de gros colosses,  pitbulls au poing, casqués, qui parlent avec un accent étranger. Je dis qu’il y en a un qui ressemble à mon père : ça lui plaît bien, à mon psy. Il m’a demandé si ces hommes me faisaient peur, j’ai hésité, ça lui a laissé le temps de noter quelque chose dans mon dossier, puis j’ai dit que non . Il n’a pas eu l’air convaincu. Pas plus peur que vous, j’ai ajouté, pour qu’il comprenne l’allusion et qu’il voie que tout ça, c’étaient des bobards. Il n’a rien dit.

Le psy, ce sera le douzième ; sa secrétaire, qui me fait toujours poireauter debout, la numéro treize.

3 : ma mère est assez grande pour savoir ce qu’elle a à faire. Là, je ne sais pas. J’ai des doutes. 1,62 m, il n’y a pas de quoi faire la fière. Un mariage raté et la fichue manie d’acheter des chaussures hors de prix. Elle les range dans son placard. Elle les porte à peine. Elle croit que je ne le sais pas, mais le banquier la convoque une fois par mois. Moi, j’ai mes soldats, elle, ses chaussures. Bon, pourquoi pas ?

Tout cela pour dire que mon oncle Emmanuel et surtout ma tante, ils me regardent souvent sans rien dire. Des fois, je leur parle, ils ne me répondent même pas. Ils prennent un air très intelligent, ils échangent un regard, ils me sourient.

J’ai horreur de leur espèce de douceur : pire que du miel. Ils traitent maman en gamine et moi en débile léger. Je me souviens, une fois, je devais mettre le couvert pendant qu’ils se goinfraient de gâteaux apéritifs. Il y avait d’un côté les plus grands, trop grands pour bouger leurs fesses, faut croire,  et de l’autre les plus petits, trop petits pour m’aider. Et au milieu, moi, et ma corvée de couvert. Avec pour toute récompense une cacahuète de temps en temps, hop, attrape, comme un singe.  Pas content, j’avais renversé la pile d’assiettes. Alors ma tante, te fais pas plus méchant que tu n’es, elle m’a dit. T’es un peu perturbé, c’est normal, ce n’est jamais drôle pour un garçon de ne pas avoir son père près de lui. Et sur ce, elle me passe la main dans les cheveux, doucement. Caresse d’électricité. L’horreur. ça crépitait de partout sur ma tête. Pire qu’un champ de bataille. J’aurais préféré une baffe. J’ai quitté la pièce. Perturbé, n’importe quoi, pouvait pas m’aider à dresser la table, plutôt ?

Pas léger, le débile : profond. Profond, que je vais la leur mettre, moi. ça leur apprendra.

C’est un sergent d’infanterie qui m’a donné l’idée.  Je l’ai tout de suite trouvé faux, fourbe, mesquin. En plus, il tient son arme d’hast comme un balai, c’est à se demander s’il s’apprête à nettoyer la porcherie ou s’il combat vraiment dans l’armée de Louis XIV.  Dès que je l’ai reçu, j’ai eu envie de me débarrasser de lui. Mon père m’a expliqué qu’il aurait préféré un officier ou un fusilier des gardes françaises, mais le marchand n’en avait plus. Ce serait pour l’année suivante. Mais l’année suivante, il a craqué pour la cavalerie anglaise et m’a offert un dragon léger de 1800, sanglé dans sa veste bleu marine, l’air d’avoir des cors aux pieds dans ses hautes bottes. Sous son casque à cimier, il n’arrivait pas vraiment à avoir l’air terrible, un genre de hoplite britannique devant une tasse de thé. Pas étonnant que Napoléon n’en ait fait qu’une bouchée.

Et de six, m’a dit mon père en me l’offrant, le jour de mes sept ans.  Six ans que je suis parti,  bonhomme, et t’ as déjà l’âge de raison ! Je ne te vois pas grandir, bon anniversaire quand même. A se demander ce qu’il fête, mon anniversaire ou son départ. Maman, c’est pareil. Un baiser pour mon anniversaire et aussitôt après, une larme pour mon père. Mais comme elle pleure pour un rien, je ne fais plus attention. Papa, lui, on dirait que ça l’amuse, toi, tu collectionnes les soldats, moi, c’est les femmes, ah ah , qu’il m’a dit aujourd’hui en me pinçant la fesse gauche. Il paraît qu’il a une nouvelle petite amie. Une blonde. Numéro quatorze, la blonde.

L’année du dragon, quand même, j’ai râlé. C’est vrai, quoi, il ne met aucun ordre dans ce qu’il fait. Un coup c’est un Anglais, un autre, un Français. Il y avait eu un arbalétrier croisé belge, si ça n’avait pas été écrit sur la boîte, je ne l’aurais pas cru, ainsi qu’un arquebusier moustachu du XVI ème siècle, un bouffon, en pantalon bouffant, puis un grenadier monté de la Garde Impériale, sans compter le soldat d’infanterie de ligne, pipe au bec et poil au menton, de la première guerre mondiale. N’importe quoi. Je crois que mon père prenait la première figurine venue dans le magasin, et basta. Alors on s’est mis d’accord. Une collection, ça se réfléchit. Je ne voulais rien d’antérieur à la deuxième guerre mondiale. Rien à faire des armes anciennes, ils avaient tous l’air déguisé. Je voulais me spécialiser dans la guerre de 39-45. Je lui ai même fait une liste. Je veux:

Un chasseur-parachutiste  de la campagne de Crète,

Un soldat de l’Afrikakorps,

Un général allemand, la main gauche dans le dos, à la main droite un cigare, côté 1223 dans le catalogue,

Un soldat d’infanterie de la Luftwaffe,

Un canon antichar de 88 et ses servants,

Un pilote de la légion Condor et son navigateur –devant leur stuka, ce serait encore mieux,

Un aviateur et son Messerschmitt,

Un panzerschreck, la terreur des chars, et ses servants.

Pour commencer.

Au début, il a fait une drôle de tête. T’es sûr, qu’il m’a demandé ? C’était pas des gentils, tu sais, pendant la guerre. Toujours à me parler comme si j’avais deux ans. J’ai pris l’air con, ben oui, mais les nazis, finalement, on les a eus, c’est pour ça !

Il n’a pas pu refuser : les rites, c’est sacré. Il m’avait promis une figurine de plomb, à chaque anniversaire, le jour de son départ. Il m’a juste fait jurer de ne pas le dire à maman. Ça, c’est facile, maman ne met jamais le nez dans mes soldats. D’abord, ça ne l’intéresse pas, ensuite, ça vient de mon père.

Et voilà pourquoi, aujourd’hui, j’ai reçu mon soldat d’infanterie. Pas compliqué, mon père, il les prend dans l’ordre de la liste, ça lui simplifie encore plus le travail. Bon anniversaire, mon petit, une portion de frites – une grande, quand même – à la cafétaria de l’hyper, et hop, emballé, l’anniversaire.

J’aurai quinze ans, quand il m’aura offert toute la liste.

Je crois que ça suffira.

Je sais déjà où je trouverai le reste du matériel. Au collège, j’ai un copain dont le père est vigile. Il a une arme de service, je le sais, je l’ai déjà vue. Mon copain est d’accord, il me la prêtera.

J’aurai quatorze figurines de plomb, une vraie petite armée, bien disciplinée, bien entraînée. Alors, pan ! Je leur montrerai ce dont je suis capable. Avec mes quatorze figurines, fondues, j’aurai de quoi fabriquer quatorze balles. Je le sais, j’ai déjà fait les comptes. Dans ma tête, je suis prêt.

Il y a neuf ans que je suis prêt.

Ella Balaert, Chers petits soldats

Pour accéder au dossier pédagogique de Léo Lamarche, cliquer ici.