– littérature

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Fictions de rue (20) : Meute sentimentale

La manifestation commençait à 23 heures.

David de la Mano (2)

En tête avançaient les jeunes, en manteau noir et robe blanche, des racés, âpres au gain et joueurs. Pressés d’arriver, d’en découdre et de tailler dans le vif, ils fonçaient en cassant tout sur leur passage et en menant grand tapage. Derrière eux venaient leurs pères, non sans une certaine lenteur de molosses, déterminés et sérieux.

À quoi dut-il de savoir que les Anciens, eux aussi, étaient là ? Pas au bruit, car ils étaient silencieux. Mais ils poussaient tout le monde devant eux, du nez, du bec, d’une crosse, d’une pique ou d’une fourche. De tout ce qui, venu de loin, venu de jadis, venu de l’enfance, assaille et attaque.

Quand il se réveillait, il lui fallait de plus en plus de temps pour rendre à son chenil la meute de ses cauchemars. Un effet de l’âge, peut-être. Ou de son époque.

David de la Mano (1)

Paris – David de la Mano


Fictions de rue (16) : La Bête

Pantonio- Paris

Il ne l’a pas vue arriver. Elle a glissé dans l’entre-deux eaux de la houle humaine, la Bête. Elle a enfilé son costume d’algues et ondulé vers lui, qui ne se méfiait pas. Naïf, non. Mais indisponible. Les Bêtes, ça n’existe que dans les histoires pour gosses insomniaques. Il avait autre chose à faire qu’à s’en laisser conter. Il avait des affaires à chiffrer, des choses à vendre, des guerres à déclarer.

Depuis le matin, la Bête allait venait parmi les hommes. Elle glissait entre les doigts qui, parfois, tentaient de l’arrêter. Par les yeux, par les oreilles et par l’âme, elle pénétrait les corps indociles. Elle fit que tous, riches et pauvres etc, fussent marqués au cœur de son signe.

Au soir, lui seul elle n’avait pas visité. Il ne l’a pas sentie arriver. Quand elle fut en lui, il vit le monde avec ses yeux. Des bâtiments entiers avaient disparu. Des humains aussi. L’air ondoyait en légers remous, verts et tranquilles. Il lui sembla qu’il respirait mieux.

La Bête avait accompli son œuvre. Rien ne l’agaçait davantage que la Bêtise humaine.  A présent elle avait faim. Elle s’en retourna tout au fond des Abysses chercher de quoi se nourrir dans les histoires pour gosses insomniaques.

 

Paris – Pantonio


Fictions de rue (15) : Le silence d’une foule

Fictions de rue , Les-frigos, Paris-2016

 

Il marche dans le noir. S’y enfonce avec volupté, en déchire le voile de ses bras tendus.

Devant lui, derrière lui, le ciel au sable mêlé ou tout comme, l’horizon désert et doux au pied.

Il marche dans sa solitude, il y est chez lui, il y a son chez soi, sa voûte d’étoiles et son matelas de couleurs. Il y a sa place. Il y a son silence.

Du bout de l’orteil il signe son nom, la mer plus tard,  viendra le noyer.

Un courant d’air, une porte qui claque : il ouvre les yeux. Retour à la tour, dressée comme une nef  et comme elle étoilée. Un nouveau venu glisse vers lui. Il se pousse, il se tasse, il se tait.


Fictions de rue (13) : Strip book

 «  Strip book : un livre acheté, un vêtement ôté ! « 

La femme s’est installée  dans une allée souterraine. D’un côté la gare, de l’autre un centre commercial, entre les deux, un parking. L’endroit est venteux et passant. Elle dispose ses livres en trois piles, sa pancarte posée sur  celle du centre. Vingt-cinq recueils identiques, des poésies en prose qui composent une sorte de journal intime. Elle attend, debout. Un homme, un peu plus loin, est assis, la tête entre les genoux: « j’ai faim ». Elle aussi a faim, mais elle a sa fierté.

Elle a apporté vingt-cinq livres. Elle porte vingt-sept choses sur elle: deux chaussures, deux chaussettes, un jean. Un débardeur de coton blanc, sous une tunique plissée, rouge en synthétique et un blouson noir – de loin on croirait du cuir- . Un boxer bleu marine, frangé de dentelles et son soutien-gorge assorti. Total: dix vêtements. A chaque bras, cinq bracelets. Vingt. Deux bagues à chaque main, deux colliers, vingt-six. Une pince remonte ses cheveux. 

Ils achètent, elle se déshabille. Prix libre. Elle commencera par les chaussures. Puis elle ôtera le jean et les chaussettes. A moins qu’elle ne demande au client ce qu’il veut qu’elle mette à nu, ses mollets, son cou, son pied. Elle ne gardera, à la fin, comme dans le poème de Baudelaire, « que ses bijoux sonores ». Deux bagues.

Quand la police arrive, elle est en soutien-gorge. Elle récite ses poèmes devant trois adolescents hilares. Deux euros et dix-sept centimes sont éparpillés sur le sol. On l’arrête pour atteinte aux bonnes mœurs. Elle aimerait qu’au moins, ce soit pour incitation à la poésie. On lui demande de remballer sa marchandise. Elle a encore faim et en plus, maintenant,  elle a froid.

 

Paris-Cité-design-2016-(4)

 

Paris – Olivia Dobona