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Retour sur quinze ans d’animations: Ateliers d’écriture, une histoire de liberté

Le compte-rendu de quinze ans d’ateliers d’écriture, à lire dans la revue L’Inventoire  (l’écriture de création en revue)

L'Inventoire


La vie sans souci de Sir Thomson, nouvelle (Ella Balaert)

 

 

Mon coeur et ma tête se vident

Tout le ciel s’écoule par eux

O mes tonneaux des Danaïdes

Comment faire pour être heureux

Comme un petit enfant candide

Apollinaire

            – Il dit que le ciel est bas, qu’il est blanc, qu’il va neiger avant ce soir. Voulez-vous boire quelque chose, Monsieur…?

            – Maurice. Il ne peut pas parler?

            – Il ne veut pas, il ne veut plus.

            – Malade?

            – Vous n’êtes pas obligé de baisser la voix. Il ne vous entend pas.

            – Ah! Un sourd-muet.

            – Pas tout à fait. Les lumières de la ville viennent de s’allumer, en plein après-midi, Sir. Les premiers grumeaux de neige  vont bientôt tomber, assourdir les pas, épaissir les voix. Il y a là un homme qui s’interroge à votre sujet.

            – Est-ce à moi ou à lui que vous parlez?

            – C’est à vous et c’est à lui. Je suis un passeur. Je transmets. Il vous demande si vous voulez boire quelque chose.

            – Non merci, je dois partir. Je garde vos coordonnées. Je ferai peut-être appel à vos services, plus tard.

            – Il ne veut rien boire, Sir, il va partir. Je vais allumer la lampe du bureau. Je vous ai amené les Mélodies polonaises de Chopin, aujourd’hui. C’est très beau. Des confidences que le compositeur a écrites entre 1828 et 1845, dans un accompagnement pianistique extrêmement dépouillé. Les gens comme vous aiment. Vous aimerez. Voilà. J’ai allumé la lampe. Exactement le type d’ambiance qu’il vous faut, un ciel comme une âme fatiguée, des ombres nostalgiques dans les coins de la pièce. Je vais vous servir une vodka. Puis j’appellerai votre soeur, nous sommes jeudi, Sir, nous lui téléphonons tous les jeudis.

            Le jeune homme, Jérôme Lauffroy, parle à son aise, entre les deux silhouettes, l’une debout, qui marche à présent vers la porte, l’autre, assise, dans un fauteuil près de la cheminée. Lorsqu’il avait fait passer son annonce dans la presse locale, quinze ans auparavant, il ne croyait guère au succès de son entreprise, mais il lui fallait trouver une source de revenus. Monsieur Koesner avait été son premier client. Un monsieur très occupé, médecin de métier, collectionneur spécialisé dans les plumes, les armes anciennes et les mignonnettes de whisky. Mais courir les salons et chiner dans les brocantes exigeait plus de temps qu’il n’en pouvait accorder à des passe-temps: moyennant salaire, il confia à Jérôme le soin d’enrichir ses collections, d’en tenir le catalogue à jour, de les représenter dans des expositions temporaires. Jérôme s’acquitta deux années entières de cette tâche. Les voyages succédaient aux lectures, les bulletins du Collectionneur Français aux pages du guide Emer. Jusqu’au jour où Jérôme décida de diversifier ses compétences et de se faire, dans le domaine de la culture, généraliste. La révélation lui vint à Birmingham,  devant la rosace de plumes de la salle Charles Thomas, au musée des sciences et de l’industrie. Il y avait rendez-vous avec un calamophile anglais afin de négocier l’échange d’estampages intéressants -un Napoléon III et un marteau avec faucille- contre une plume-dentelle de Blanzy-Poure ou de Brandauer. Plus que d’un secrétaire particulier, il avait, il le sentait, la carrure d’un honnête homme -comme on l’entendait jadis, dans les salons parfumés et poudrés- curieux de tout et spécialiste en rien. C’est alors, de retour en France, à l’occasion d’un dîner, qu’il avait rencontré Sir Thomson.

            A cinquante-deux ans, Sir Thomson, directeur de filiale d’une grande banque britannique, travaillait quatorze à seize heures par jour. Il disait qu’il aimait la musique, sans avoir le temps d’écouter des disques ni d’aller aux concerts. Qu’il aimait la peinture, sans  fréquenter les musées ni les galeries. Qu’il aimait la lecture, les essais, la littérature, sans ouvrir le moindre livre ni suivre les émissions et les débats spécialisés. Jérôme avait proposé ses services. Il serait ses oreilles et ses yeux. Il irait au théâtre et au cinéma, il lirait les revues et les journaux, il écouterait la radio et la télévision. Il serait l’intermédiaire. Sir Thomson saurait, vite, tout sur tout. Jérôme avait été embauché.

             Depuis treize ans, Jérôme vient chaque jour rendre compte à son client des dernières parutions, des spectacles les plus récents. Pas de rapports écrits. Pas de bulletins ni de notes. Mais les rumeurs de la mode, des propos impromptus, de la conversation apparemment improvisée. Autour d’une tasse de thé, d’un whisky ou d’une bière, à la banque, à l’appartement ou dans la voiture, le matin, le midi ou le soir, Jérôme raconte. Les premiers temps, il se contentait d’une présentation sèche, neutre, qu’il préparait à l’aide de renseignements collectés à la source. Il était partout, dans  les salles, auprès des organisateurs, des libraires, des marchands de journaux. Il disposait, pour naviguer sur Internet, des ordinateurs les plus rapides, équipés des moteurs de recherche les plus performants. Fort de cette documentation, il bâtissait en un tournemain le résumé d’une intrigue, d’un programme musical ou d’une argumentation; il savait décrire en les situant dans l’histoire des formes, le  style de mise en scène, les décors, les lumières, les costumes d’un spectacle, dont il précisait aussi le prix des places et le nombre d’entrées de la veille au soir, ainsi que la durée des applaudissements en fin de représentation; il avait toujours une anecdote à partager sur l’éditeur d’un livre, son auteur, sa promotion, son  nombre de semaines au hit-parade de la presse spécialisée  ou sur un acteur, même secondaire, d’un film à l’affiche. Sir Thomson écoutait tout ce que lui disait Jérôme. Il sortait de ces entretiens plus informé, plus moderne croyait-il, plus content de lui. Il parlait, marchait, avec l’arrogance de celui qui sait ce qu’il faut savoir. Dans les réunions mondaines, il citait, critiquait, encensait, assassinait  sans modestie, sans réserve. Et sans précaution, car devant l’ampleur et l’assurance de son information, nul ne tentait d’apporter la contradiction.

            A présent les exposés de Jérôme ont pris de la graisse. Moins arides, moins osseux, ils sont devenus plus juteux, plus savoureux, plus charnels. Jérôme y met du jugement, il leur donne du goût. Il relève. Il apprécie. Il agrémente. Il apporte une touche personnelle. Et Sir Thomson d’avaler toujours plus goulûment ces concentrés de culture, à des doses de plus en plus fortes, à des moments de plus en plus rapprochés. Accoutumé à la présence de Jérôme, il le réclame sans cesse auprès de lui. Il se repaît de ses discours, qu’il absorbe avec une avidité de moins en moins dissimulée. Il écoute dans la hâte, dans l’impatience du mot suivant. De la main, du sourcil, il presse Jérôme, il le bouscule, il le supplie d’accélérer, tout en lui sachant gré de prolonger ainsi l’excitation intellectuelle et le plaisir. Mais plus il en absorbe et plus il en exige, bien qu’il ne puisse plus tout ingérer. Il mélange les références, il confond les titres, il reproche à l’un les discours d’un autre, il met sur scène un romancier et fait d’un journaliste un chef d’orchestre.

             Aussi, conscient d’ôter en les recrachant, toute leur saveur aux mots que Jérôme lui a préparés, les mois passant, il parle moins, il se résume, il se contente de quelques phrases, de quelques mots, de quelques monosyllabes. Oui, non, ah, nul, pas mal, bof. Il s’abstient peu à peu de toute intervention. Il délègue. Jérôme saurait bien parler en son nom. Le faire valoir, lui, son employeur. Chez un puissant, nous, c’est majesté, mais chez un secrétaire, c’est modestie, humilité. Nous avons lu, nous avons vu, entendez, Sir Thomson et moi. Et Sir Thomson paie assez pour que Jérôme ne cherche pas à remplir ce nous, mais qu’il se contente, en société, d’une toute petite part: nous sommes allés au spectacle, Sir Thomson et moi-même à ses côtés, sur un strapontin. Sir Thomson, désormais silencieux en public, se laisse parer de toute cette information comme d’un précieux drapé. Il se mire et s’admire dans l’aisance de Jérôme, qui lui paraît si naturelle, si spontanée. Ce n’est que seul dans sa chambre et devant sa psyché qu’il tente de répéter les phrases les plus brillantes. En vain. Il s’entortille dans leurs circonvolutions complexes comme une coquette dans une guirlande ou un collier de perles à cinq rangs et s’il parvient à se jucher, d’une voix de fausset, tout en haut d’un sommet  périodique, (comme de la graisse de maquillage, ça dégouline entre les larmes et la sueur sur un visage déteint) il dégringole sans majesté, dans un decrescendo pitoyable, jusqu’à la clausule.

            Bien entendu, dans les dîners et les vernissages, ne se laissent tromper que les âmes naïves et les esprits flatteurs. Les autres sourient poliment, gênés, prenant garde de s’adresser, dans leurs questions, à un vous qui, feignant d’inclure Sir Thomson, ne se réfère en réalité qu’à Jérôme.

            – Vous (regard sur Jérôme) souvenez-vous (regard sur Sir Thomson) de ce passage où le personnage fête sa victoire aux élections dans un bruit de pétards: l’on croit entendre des bouchons qui sautent, des feux d’artifice et ce sont les canons qui envahissent la place publique?

            – Et comment, cher ami, avez-vous (regard au plafond) trouvé le décor  du second acte?

            A présent, Sir Thomson est un homme heureux. Il ne dit rien, il ne fait rien. Depuis sa mise à la retraite, à l’âge de soixante cinq ans, il regarde, assis dans un fauteuil, béat, près de la cheminée, les flammes courir sur les bûches et les étoiles tomber du ciel. Jérôme lui raconte la vie. Celle des grands et des petits, celle qui fut, celle qui pourrait être, celle qu’on voit dans les livres et celle qui passe dans la rue, la vie des autres et la sienne, sa propre vie, son histoire, son nom, Sir Thomson. Il lui raconte les couleurs, les odeurs, les musiques; il lui raconte le temps, les gestes qu’il accomplit, les mouvements de son corps et ceux de son âme. Il lui parle des mots et des choses; de la vie et de la mort. Il lui raconte son enfance, son mariage raté, sa soeur, qui habite Londres. Sir Thomson enregistre, bouche ouverte. Une aide soignante vient, deux fois par jour, le nourrir, le laver, lui vider la sonde et le bassin. Ceci ne relève  pas des attributions de Jérôme. Ils l’ont établi ensemble très clairement: Jérôme prend soin de l’esprit de Sir Thomson. C’est tout. Entretien de l’intelligence le matin grâce au résumé des actualités. Entretien des savoirs grâce à l’organisation de matinées thématiques. Tout ce qu’il faut savoir sur tout. Les différents cépages et les types de vins. L’argus des voitures de collection. Les meubles Empire. De A jusqu’à Z, le lexique du sous-vêtement féminin, les mille et une photos les plus insoutenables des camps nazis, le carnet d’adresses des fournisseurs du Président de la République. Toute l’histoire des hommes passée au tamis, leurs plus cruelles douleurs illustrées. L’après-midi, enrichissement de l’âme, exercices de haute spiritualité par le dialogue, forme philosophique entre toutes: soit une question donnée, chaque jour différente, Jérôme s’interroge et se répond, s’adresse les objections et résout ses contradictions, articule les thèses, les antithèses et les synthèses, avant d’accoucher  de sa vérité, dans un cri de douleur, de délivrance et de satisfaction. Telle est la délicatesse de Jérôme qu’il épargne à Sir Thomson la fatigue de parler. Il  prévoit ses paroles, il alimente tout seul les conversations, comme un héron nourrit l’estomac délicat de ses enfants en recrachant dans leur gorge ce qu’il a préalablement chassé, mâché, avalé et déjà digéré. Sir Thomson se montre ravi de cette entente: jamais il ne proteste et, mâchoires affaissées, corps abandonné au fauteuil comme lové au fond d’un nid, jamais il ne quitte cet air de félicité que  jalousent ses amis.

            Car depuis peu, Jérôme fait profiter d’autres clients de son expérience et de son savoir. Monsieur Maurice sera sans doute le prochain. Ils viennent le matin, par groupes de deux ou trois. Ils s’installent près de la porte, sans faire de bruit, derrière Sir Thomson. Ils sont interdits de notes, de papiers, de carnets. Ils écoutent seulement. Ils écoutent et ils envient en silence Sir Thomson, petit enfant candide, d’avoir enfin atteint  l’ataraxie.

 

Ella Balaert


Balaert, Canaille blues, Présentation

Ella BalaertElla Balaert, Canaille blues, Hors Commerce éd.

Canaille blues, roman

Broché: 231 pages

Editeur : Hors Commerce (22 mars 2007)

Collection : Hors Bleu

ISBN-13: 978-2915286663

Résumé:

La vie d’une bande de marginaux provocateurs, femmes et hommes, qui ont choisi de s’installer à demeure  dans un car et tentent d’y vivre libres.

Ils exercent des métiers insolites, inspirés de ces vieux métiers que la précarité remet, ou pourrait remettre,  au goût du jour (portefaix, marchande d’arlequins (soupe populaire), faiseuse de mouches (tatouages), vendeur de  vieux journaux etc). Ils portent des noms fantaisistes :  Quatre-B, La Mont-Joli, Babelle (ex-rockeuse), Lili-Pioncette, Tollé-la-Tomate (ex-libraire), Treize-Oignons, Tonton Zef… Ils sont pauvres.

Ces personnages pratiquent un art de vivre qu’on pourrait appeler une « désespérance jubilatoire ».  Pas vraiment désabusés, pas seulement désenchantés: ils n’attendent plus rien de personne (et tant mieux, car personne ne leur donne rien).

Diogène, le Cynique, le philosophe au tonneau, inspire certains d’entre eux. Mais des élections se préparent dans le pays et les RG veillent. Ils décident d’infiltrer ce groupe, qui peut servir à dégonfler le score de candidats plus officiels. Ils manipulent les infos, les personnes, l’opinion. Un crime a lieu.

Roman sélectionné pour le prix national inter Comités d’Entreprise 2008

Presse:

­-   « Ella Balaert pétrit de l’humain. Observe les hommes. Et en fait une critique acerbe ».  Nicolas Goinard, Le Courrier picard, 27 mai 2007

–  « Ella Balaert et le blues des canailles : une plongée dans la vie d’un groupe de marginaux qui circule en bus dans une ville sans nom » Le courrier picard, 22 mai 2007

« Un roman drôle, très drôle. Le lecteur se souviendra longtemps de la scène cocasse et haute en couleurs du meeting politique (…) Une écriture habilement maîtrisée… en perpétuel balancement entre langue orale et classicisme qui s’appuie sur un rythme vif et des dialogues savoureux, parfaits pour peindre cette cour des miracles hantée par des personnages atypiques qui ne sont finalement pas les êtres les plus dangereux de cette jungle urbaine. …Livre original pour un vrai plaisir de lecture » Dominique Baillon-Lalande, Encres Vagabondes, Juin 2007

« Dans un car fantôme tout déglingué s’est installée une tribu étrange d’hommes, de femmes et d’animaux. Ces marginaux se font appeler « la bande des chiens » ou « les Cyniques ». Eux, imaginatifs et libertaires s’inventent des noms comme « Treize oignons », « Quatre-B », « Lili Pioncette », « Tollé la Tomate », la « Mont-Joli » (…). Avec une écriture maîtrisée aux dialogues savoureux,  Ella Balaert campe des personnages atypiques voire baroques qui nous enchantent. Canaille blues mêle l’intrigue politico-policière à la fable politique riche de sens où toute ressemblance avec notre époque ne paraît pas fortuite » INTER-CE DACC Angers, Saumur, Segré

 « …Il est très agréable que l’auteur ne tente de convaincre personne dans un élan démonstratif appuyé ; ses personnages lui plaisent, elle leur témoigne une affection amusée mais elle n’essaie pas de les suivre dans leurs tortillements erratiques…Or donc, très bien écrit, une fluidité du texte assez proche d’une texture crémeuse et alcoolisée qui fait qu’il coule tout seul… Un livre atypique, toujours bon à prendre ! » Mauvais Genres, Rade de Brest, Marion Godefroid-Richert, oct. 2007

L’avis des lecteurs :

Valérie Magnon sur lecteurs.com

Le 25/06/2012 à 18h44

« Enfin un livre original !! Le ton, le thème, le vocabulaire… un vrai bonheur !!! Un thème sur des gens différents dans une société comme il faut, une société qu’on ne dérange pas ou plutôt des politiques qu’on ne doit pas troubler. (…)  J’adore la gouaille, les longues tirades. Je me crois au théâtre !!! C’est vivant, ça bouge, ça s’anime, la pensée, les pensées circulent. Rien ni personne n’en réchappe ».

Yves Mabon sur lecteurs.com

Le 23/07/2011 à 14h31

 » Ce livre dégage une atmosphère très particulière. Histoire originale (enfin une que l’on n’a pas l’impression d’avoir déjà lue). L’écriture est très plaisante et l’on suit avec beaucoup d’intérêt et d’envie les petits morceaux de vie de Treize-Oignons, Babelle, La Mont-Joli, Quatre-B, Lili-Pioncette »

Yvon Eirann: « … Un livre très agréable, des personnages truculents et une analyse féroce de la société et de ses rites , la scène des soldes par exemple. .. »http://eireann561.canalblog.com/archives/2008/03/27/8500623.html

 

Pour en savoir plus :

Extraits:

 » 2 janvier. Note de service [des R.G.]: Ils sont comédiens, provocateurs et cabotins, bougons pour la plupart, les autres braillards, zoophiles, excentriques: des bouffons, des histrions, des trublions. À notre avis, ne représentent aucun risque de déstabilistation. Des hurluberlus en rupture de ban. Des factieux pathétiques. Des agitateurs de vide. Ne sont pas dans la rue, ni sous un pont, mais dans un car. Et vivent ensemble. Signe doublement encourageant qu’ils n’ont pas renoncé à toute forme de socialité. Récupérables, donc ».

(…)

–     « Comment ça, des règlements, ironise la Mont-Joli. Au moins entre nous, on n’est pas en état de liberté maximale?

Treize-oignons demande à Tollé-la-Tomate de poursuivre. C’est à lui, l’ancien libraire, le philosophe, d’expliquer.

–     Bon, s’exécute ce dernier, Hobbes a dit, l’homme est un loup pour l’homme. Tu parles, un loup! Même pas: un chien! Les gens se traitent comme des chiens. Ils n’ont pas de morale, pas de valeurs. Ils disent une chose et ils en font une autre. Ils ne méritent pas le nom d’hommes. À nous, les Chiens, de nous traiter en hommes. Car il n’y a que l’homme qui compte, l’humanité véritable. Et entre hommes, il n’y a pas de maître, et pas de valetaille.

–     Six, l’interrompt Treize-oignons.

–     Six quoi?

–     T’as dit six fois le mot « homme » en vingt secondes.

–     Ç’aurait pu être pire, commente Tollé-la-tomate en rigolant.

–     Mais cause donc pas tant, conclut Treize-Oignons ».

(…)

–         « Parle-moi, Quatre-B, raconte. Tu écoutes et toi, tu ne parles jamais. Laisse un peu les mots filer, laisse-les partir, laisse-les te quitter.

–         Que veux-tu savoir, la Mont-Joli ? il n’y a pas matière à rêver, tu sais. J’ai la tête vide.

–         Raconte quand même. Lis dans mes yeux.

–         J’étais marin, en quelque sorte. Marin des villes. C’était tout noir, en bas. On s’éclairait aux lampes de mineur. Mais ça puait, c’est pour ça que Véronique est partie. Pourtant j’aimais ça, moi, le voyage, naviguer sur les canaux d’huile, ça faisait comme des courants, des bleus, des verts, des rouges comme la mer vue du ciel, en pleine nuit. Mais putain, ça puait. Je fabriquais des petits bateaux en papier que je mettais à l’eau, Véronique, ça la rendait folle, tu pues et t’es trop con. Ma fleur, je l’appelais, mon petit bouquet des champs. Elle pouvait pas comprendre avec un nom pareil, elle avait besoin de grand air, de nature, et moi le soir, je partais sur mes rivières, j’étais d’un autre monde, c’était comme si on ne vivait pas sur la même planète, elle au-dessus et moi en dedans.

–         Raconte encore, Quatre-B, dis-moi les voyages souterrains.

–         C’est pas silencieux comme on peut croire, en bas. Ça ronfle, c’est un bruit d’ogre endormi. Je m’étais aménagé mon embarcation. Un mât, deux focs, quelques bouts. Et une ancre, que j’avais récupérée dans le port de Concarneau. Bien sûr, je godillais plus souvent qu’à mon tour, ou alors je mettais le moteur – mais ça, j’aimais pas trop,  j’entendais plus respirer mon ogre. T’es complètement idiot, mon pauvre, elle me disait, Véronique, les ogres, ça n’existe pas. Je le sais bien, n’empêche, celui-là, je l’entendais.

–         Oui, moi aussi je l’entends quelquefois, déclare la Mont-Joli. L’ogre qui est là, dit-elle en montrant sa poitrine.

–         Puis un jour, j’ai voulu le réveiller et entendre sa voix. J’avais des envies de vent et de vagues. Envie que ça chahute un peu sous ma chaloupe. Besoin d’ouragan, de tempête. L’eau était parfaite, ce soir-là : une vraie mer d’huile, suite à une fuite, sans doute, quelque part, j’ai pas cherché à savoir où, pourtant c’était mon boulot. J’ai pris le chalumeau à soudure, et j’ai mis le feu à l’huile. Boum ! Tudieu, la voix du feu, c’est quelque chose, tu sais ! Cascades d’explosions au fond de la gorge de l’ogre. J’ai continué mon voyage, suivi les flammèches d’eaux grasses le long des égouts crevés et des canalisations éclatées. Le lendemain, j’étais licencié, pour faute professionnelle. Et Véronique m’a quitté. »

(…)

 « Ils auraient dû se méfier. Interpréter les signes. Cet emballement pour Treize-Oignons, promu l’élu des pauvres deux semaines avant le vote, ça ne pouvait pas leur apporter du bon. Il y eut un sondage, pour commencer. Alors qu’il n’est pas candidat, on le crédite de près de dix pour cent des intentions de vote auprès des déçus, des sceptiques, des paranos du politique sûrs d’être cocus à droite,  à gauche, gros-jean par devant et par derrière, des intellectuels déchirés entre mauvaise foi et bonnes intentions, des solitaires et d’autres plus organisés, un bon nombre de gens qui ont juste envie de rigoler et d’autres qui veulent donner une bonne leçon, à qui, peu importe, aux Autres, on ne sait pas qui au juste, c’est même ça le problème, on ne sait pas qui est derrière tout ça, qui tire les ficelles du monde, qui décide et qui applique les décisions, parce que derrière les hommes, il y d’autres hommes, toujours, et d’autres encore derrière pour commander à ceux-là, et dans l’épaisse opacité, un peu plus loin, d’autres centres du pouvoir, de moins en moins hommes, de plus en plus ombres, de plus en plus puissants. Aussi faut-il de temps en temps quelqu’un pour matérialiser le violent désir de s’opposer, de résister, et c’est sur Treize-Oignons, dit le Cynique, et sur son chien Hercule, que s’est posé, en moins d’une semaine, le choix de centaines de milliers de gens… Oui, c’est sûr, ils auraient dû interpréter les signes, prendre au sérieux la menace,  un papier collé sur la pierre, face à la porte du car, un matin: chien hargneux a toujours l’oreille déchirée. Ecrit en rouge. En lettre majuscules. Signé le CAC. Comité Anti-Chiens. Prononcez cac, comme le cac 40, rigole Tollé-la-tomate ».


Ella Balaert, Mary pirate, présentation

   Ella Balaert

Mary pirate, roman

Poche: 123 pages

Editeur : Zulma 2001, Zulma poche 2004

ISBN-10: 2843042747 

Résumé : Roman d’aventure et récit d’une quête identitaire. Ce texte raconte la vie de Mary Read, flibustière, qui  vécut au début du XVIIIe siècle. Contrainte par sa mère à endosser l’identité et l’apparence d’un frère mort à sa propre naissance, Mary grandit masquée, agit en garçon, s’engage dans l’armée et combat comme un homme. Puis c’est le départ vers l’Amérique. Et la rencontre, en plein océan, avec les pirates. Mary Read ou comment, d’un destin imposé, faire une route vers la Liberté.

Prix de Picardie, Prix des lycéens du Grésivaudan

Bande annonce du spectacle Mary pirate, adapté du roman par la Cie des pieds bleus (Figeac, 46)https://www.youtube.com/watch?v=du-sHdyhJDgimage teaser MPirate

contact:  cielespiedsbleus@gmail.com

Adaptation et Jeu: Hélène Poussin

Mise en Scène: Pierre Sarzacq

Création lumière et Scénographie: Cyrille Guillochon

Costumes : Béatrice Laisné, construction des décors: Fanny Mas

Presse:

Dans un style nerveux et élégant, Ella Balaert trace le portrait de ce « garçon manqué dont on fit une fille guère mieux réussie » tout en menant, en creux, une réflexion pleine de finesse sur le thème du double et de la quête d’identité : Carole Vantroys, Lire, sept 2001

–  Mary pirate est un premier roman extrêmement bien écrit. Pour un peu, on se croirait chez Faulkner. Jetez-vous sans hésitation sur ce court récit:  Delphine de Malherbe, Elle, sept 2001 .

– Roman original  qui mêle avec truculence les aventures en mer et une réflexion sur l’usurpation d’identité…: Elle, mai 2004

Mary Read est une femme incroyable…l’auteur nous fait pénétrer dans l’intimité de ce personnage qu’elle s’est approprié…: Femme actuelle, mai 2004

– …roman subtil, qui explore les rivages de la femme en ces temps où il fallait se déguiser en homme pour avoir le droit d’être libre…: lelitteraire.com, avril 2004

– …premier roman d’Ella Balaert qui, sur le thème du double et de l’identité, restitue quelques uns des moments de la vie d’une authentique flibustière du XVIIIème siècle : Le monde des livres, avril 2004

On se laisse aussi emporter par une langue d’une violente délicatesse. Mary pirate est un voyage flamboyant dans un univers insolite et méconnu, et certainement le roman le plus chavirant de cette rentrée : Bernard Babkine, Avantages, nov  2001

– Ce roman réussit, en peu de mots, à créer un climat rare où les pires extravagances demeurent plausibles, réelles. Effet, sans doute, de l’étonnante maîtrise de l’écriture et de la composition romanesque:  Notes bibliographiques, nov 2001 

un texte qui tranche singulièrement … (Ella Balaert ) est parvenue avec un rare talent à faire coexister la profondeur sensible avec les mots et les images repris de l’aventure : Xavier Houssin, Point de vue, dec 2001 

Plus tourné vers l’imaginaire, Mary pirate, d’Ella Balaert (Zulma), est une étonnante reprise d’un mythe, modernisé par sa représentation féminine et surtout par une écriture (à l’opposé des reconstitutions historiques habituelles, linéaires et ampoulées) qui réussit à ménager le plaisir de cet univers particulier aux récits de mer:  Pascal Jourdana, l’humanité, oct 2001

Zulma…défend plus que jamais la jeune littérature, notamment avec le premier roman d’Ella Balaert : Olivier Le Naire, l’express, août 2001

Nul doute que cette belle et triste aventure de deux sœurs pirates au milieu d’un univers rude et sans pitié suscitera des échanges passionnés: Frédéric Garat, Phosphore, sept 2001 (« Auteur du mois »)

Dans un Mary pirate paru en 2001 aux éditions Zulma, la Française Ella Balaert faisait vivre l’aventurière de son titre avec une belle fougue sensible, tenant son récit dans le vent de rêves, passions, blessures de haute mer et de stricte intimité…avec une justesse de voix qui nous avait alors séduit….: Pascale Haubruge, Le Soir, 25 fev.2005. ..    roman chahuté par plus d’une tempête. Une épopée à suspense servie par une écriture sans cesse en mouvement. Une histoire qui interroge sans se bercer de théorie la nature féminine:  Pascale Haubruge, Le soir, sept 2001

phrases courtes et simples, sens du dramatique : Claude Aziza, Nouvelle revue pédagogique, mars 2002 

sujet judicieux, maturité de l’écriture, finesse descriptive : D.H. Le matricule des anges n°37

–  ce récit n’a rien à envier aux grands romans du XIX ème  siècle…style limpide : Jérôme Béglé, le figaro littéraire, nov 2001

formidable bouffée d’air pur : Claude Mourthé, magazine littéraire,  janvier 2002

c’est de la recherche de l’identité sexuelle que traite Ella Balaert dans sa belle histoire de pirates, Mary pirate : C.F. , Livres hebdo, juin 2001

le prix de l’originalité revient à Ella Balaert pour Mary pirate (Zulma), récit de la vie d’une femme pirate : Marianne Dubertret, La vie, sept 2001

il faut oser changer de genre. Ella Balaert, auteur de livres pour enfants et de recueils de nouvelles, embarque ses lecteurs dans un roman de cape et d’épée…avec ferveur, elle redonne vie à Mary : Chloé Radiguet, Côté femme, sept 2001 …fiction foisonnante …un talent que ne renierait pas Alexandre Dumas…: Côté femme, mai 2004

– Mary pirate, roman riche et original…plus qu’un récit de mer, ce roman est celui de la double identité et de la difficulté à vivre cette ambiguïté…:  Page des libraires : « coup de cœur »

–  (Mary et Anne) auraient pu être rivales, elles s’uniront pour être les premières femmes combattantes et libres au milieu des très rudes frères de la côte…:  Notre temps, nov 2001

Rapide, nerveux, enlevé, ce premier roman sort des sentiers battus de la mode… : Louise L. Lambrichs, Vient de paraître n° 7, dec. 2001 (Bulletin des Affaires étrangères)

nous retenons de ce roman une sensibilité particulière, une écriture personnelle et captivante : B Moreau, Axelle, oct 2001

roman intense et fiévreux:  Biba, dec 2001

très beau premier roman…texte d’une étonnante modernité: Justerini brooks, Untel, nov 2001

le premier roman d’Ella Balaert estunbijou aux facettes finement taillées qui marque …la naissance d’une vraie romancière…écriture à la fois très précise et belle : Jean-Louis Kuffer, 24 Heures, nov 2001 

formidable portrait de femme…style sobre et relevé…:  Têtu, dec 2001 

le style très vivant restitue la vérité d’une époque : Marie Kelly, Polystirène 

Ella Balaert signe avec ce récit biographique  plus rêvé que romancé un premier roman habile et hardi dans sa construction, aussi bref que dense  I. M-C, Sud ouest dimanche, nov 2001

Ella Balaert aborde aujourd’hui un style différent, tiré du monde de la flibuste, pour émouvoir les adultes : Michel Lalande, le courrier picard, 28 sept.2001

Ella Balaert travaille au pinceau impressionniste : par touches, effleurant les cris, les malheurs, les injustices, pour donner, au final, un très juste portrait d’une époque:  Jacques Lindecker, L’Alsace, oct 2001

des pages dures mais une écriture prenante….:  Guy Perraudeau, L’Echo de l’Ouest, oct 2001

Ella Balaert fait preuve d’une concision et d’une capacité de concentration sur son objet assez impressionnante. Nourri, calibré, Mary pirate rappelle ces nouvelles d’Hémingway…étude psychologique extrêmement convaincante… : Stéphane Malterre, urbuz.com, sep 2001

plume d’aujourd’hui infiniment moderne…romanesque à l’état pur… : Monique Neubourg, 25-35.com, sept 2001

grande réussite…texte bref et surprenant : Bernard Quiriny, chronicart.com, oct 2001

Avec beaucoup de brio, l’auteur nous plonge dans les mystères de la féminité, du double et de l’identité. Les décors et l’action reflètent parfaitement la signification d’une quête initiatique:   Marcel Cordier, L’Echo des Vosges, janvier 2005

Pour en savoir plus: 

  • Chronique audio par Josiane Chérieux de radio Zinzine, 19 juin 2004, (9’18’)
  • France Inter, Dépayages, émission de Philippe Bertrand (25 janvier 2002)
  • France 2: Un livre, émission de Monique Atlan ( 3 septembre 2002
  • Entretien avec Zulmazine:Trois questions à Ella Balaert, auteur de Mary pirate:

Z: La plupart des premiers romans sont à caractère autobiographique. Pas le vôtre. Pourquoi ?

EB:Beaucoup de livres parlent déjà de « moi ». Place aux autres, à l’aventure, à l’histoire rêvée, à l’imaginaire.

Z: Mary Read a semble-t-il existé. Pourquoi l’avoir choisie comme sujet d’un roman ?

EB:La première fois que j’ai rencontré Mary Read, c’était sous la plume de Borges, qui en faisait une figure de l’« infamie » universelle. Cela m’a plu. Femme infâme, très politiquement incorrecte, marginale – sous ses déguisements d’homme – au sein d’une société elle-même marginale – les pirates – je ne sais si heureuse ou désespérée de son sort, en tout cas très familière, d’emblée.

Z:Votre roman « historique » est-il une façon de mieux explorer l’évolution de l’univers féminin ?

EB: Roman historique ? Plutôt une « vie imaginaire », quelques moments d’un parcours que j’ai choisi d’organiser autour d’une quête d’identité : je ne vois pas en Mary une militante, une féministe, mais quelqu’un qui se débat dans une grande confusion d’identités et de sentiments. Pour soutirer quelques sous à une vieille femme, elle adopte, dès son enfance, une identité qui n’est pas la sienne mais celle de son frère mort ; elle revêt des habits qui ne sont pas de son sexe ; plus tard, toujours travestie, elle s’enrôle dans des sociétés viriles, l’armée, la piraterie, où elle n’a pas sa place. Voilà quelqu’un qui n’a pas lieu d’être, à tous les sens de l’expression. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait partagé les aspirations utopiques des pirates, mais sa révolte est tripale, essentielle, plus absolue que la leur. Habitée par des fantômes, femme sans nom qui lui soit propre, elle n’a d’espace habitable nulle part, ni dans sa famille, ni dans aucun milieu (institution ou contre-institution), ni sur terre, ni sur mer. En cela, elle excède ce féminin qui, par tradition et d’aucuns disent par nature, se pose d’autant plus en un lieu que la femme est elle-même un espace de vie. Alors parlera-t-on d’évolution du féminin ? Je ne sais pas. L’éprouvant désir d’exister par soi traverse les âges. Il prend chez Mary la forme, peut-être moderne, en tout cas tragique, de l’ambivalence, elle y puise une énergie peu commune. Elle en vit, elle en tue, que ce soit au bout de sa rapière ou au fond de son ventre, elle en meurt.

  • Extraits:

« -Mary! Mary, où te caches-tu encore? Allez, sors de ton trou, j’ai quelque chose à t’annoncer.

Mary a quatre ans, des cheveux dans les yeux, un caleçon flottant et une blouse terreuse. Elle quitte l’arbre creux, son domaine. Le tronc est rongé à sa base, ce qui ménage une cavité, tapissée de mousses et de champignons,largement suffisante pour l’accueillir. Elle suit sa mère sur le chemin qui les ramène chez elles, traînant du sabot et tapant dans les cailloux du sentier.

– Nous allons quitter la campagne et vivre à Londres.  C’est une très grande ville, tu verras, avec des gens bien habillés, de belles maisons de bois. il y a même un fleuve et un pont, avec des boutiques. Je te promets que nous irons nous y promener. Alors,  tu es contente?

Mary ne sait pas. L’insistance de sa mère à la vouloir heureuse est suspecte. Cela doit cacher quelque chose.  – Seulement, poursuit sa mère. Il y a une condition.

Nous y voilà. Mary n’écoute plus. Elle pressent cela depuis longtemps déjà. Depuis que son frère est mort et que sa mère a commencé à les confondre. (…)  »

« – C’est pas un homme, mais c’est pas une femme non plus, votre Excellence, c’est une sorcière! Je l’ai vue soigner un moribond qui était atteint de la maladie des marais: elle lui a donné de l’écorce de cinchona qu’elle a préparée je ne sais trop comment, eh bien, il a guéri!

– C’est vrai, j’ai croisé son navire, un jour de tempête, elle était attachée à la proue, un fouet à la main pour dompter les éléments, quatre fois elle a chanté, alors les vents se sont noués en une grosse gerbe de feu et devant leur bateau, rien que pour eux, la mer s’est calmée.

– (…) je l’ai vue tirer sur ses propres compagnons qui ne voulaient plus se battre, comprenez, ils en avaient assez qu’elle en voulait encore ! (…)

– C’est une femme, votre Excellence, mais une femme sans honneur, sans éducation et sans morale. Une femme cruelle, qui vole par principe et qui tue par plaisir. Une femme qui fait honte à son sexe.

– Une anglaise qui fait honte à son Roi.

– Un monstre qui fait honte à l’humanité.

 » La pierre transpire, où Mary est allongée, malade, sur sa couche. Elle recueille une goutte qui perle au mur et la goûte: c’est un peu salé. Il y a si longtemps que Mary n’a pas pleuré, elle avait oublié le goût des larmes. C’est celui de la mer. L’eau de pierre est moins bonne que l’eau de feu, mais elle se laisse boire. Mary lèche le mur. Elle a froid et soif.  (…) Elle ne méritait pas de vivre. C’est le garçon qui devait vivre, son frère, c’est lui, pas elle, pas Mary, qui devait vivre et c’est lui qui vivra, elle le sent jour après jour qui grossit dans son ventre, qui bouge, qui tape, qui appelle, qui veut enfin sortir, après tant d’années de gestation, qui se révolte plus et mieux qu’elle ne s’est jamais révoltée, c’est lui qui vivra et elle, Mary, qui mourra, pas de la main d’un bourreau, pas de la justice des hommes, elle mourra de l’enfant qui veut naître et qui portera, enfin légitime, le prénom qu’elle a si longtemps usurpé. Qu’il reprenne ce nom: c’est elle qui ira s’étendre dans la boîte enterrée, non loin de Londres, au fond du champ de blé. »