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Retour sur quinze ans d’animations: Ateliers d’écriture, une histoire de liberté

Le compte-rendu de quinze ans d’ateliers d’écriture, à lire dans la revue L’Inventoire  (l’écriture de création en revue)

L'Inventoire


La vie sans souci de Sir Thomson, nouvelle (Ella Balaert)

 

 

Mon coeur et ma tête se vident

Tout le ciel s’écoule par eux

O mes tonneaux des Danaïdes

Comment faire pour être heureux

Comme un petit enfant candide

Apollinaire

            – Il dit que le ciel est bas, qu’il est blanc, qu’il va neiger avant ce soir. Voulez-vous boire quelque chose, Monsieur…?

            – Maurice. Il ne peut pas parler?

            – Il ne veut pas, il ne veut plus.

            – Malade?

            – Vous n’êtes pas obligé de baisser la voix. Il ne vous entend pas.

            – Ah! Un sourd-muet.

            – Pas tout à fait. Les lumières de la ville viennent de s’allumer, en plein après-midi, Sir. Les premiers grumeaux de neige  vont bientôt tomber, assourdir les pas, épaissir les voix. Il y a là un homme qui s’interroge à votre sujet.

            – Est-ce à moi ou à lui que vous parlez?

            – C’est à vous et c’est à lui. Je suis un passeur. Je transmets. Il vous demande si vous voulez boire quelque chose.

            – Non merci, je dois partir. Je garde vos coordonnées. Je ferai peut-être appel à vos services, plus tard.

            – Il ne veut rien boire, Sir, il va partir. Je vais allumer la lampe du bureau. Je vous ai amené les Mélodies polonaises de Chopin, aujourd’hui. C’est très beau. Des confidences que le compositeur a écrites entre 1828 et 1845, dans un accompagnement pianistique extrêmement dépouillé. Les gens comme vous aiment. Vous aimerez. Voilà. J’ai allumé la lampe. Exactement le type d’ambiance qu’il vous faut, un ciel comme une âme fatiguée, des ombres nostalgiques dans les coins de la pièce. Je vais vous servir une vodka. Puis j’appellerai votre soeur, nous sommes jeudi, Sir, nous lui téléphonons tous les jeudis.

            Le jeune homme, Jérôme Lauffroy, parle à son aise, entre les deux silhouettes, l’une debout, qui marche à présent vers la porte, l’autre, assise, dans un fauteuil près de la cheminée. Lorsqu’il avait fait passer son annonce dans la presse locale, quinze ans auparavant, il ne croyait guère au succès de son entreprise, mais il lui fallait trouver une source de revenus. Monsieur Koesner avait été son premier client. Un monsieur très occupé, médecin de métier, collectionneur spécialisé dans les plumes, les armes anciennes et les mignonnettes de whisky. Mais courir les salons et chiner dans les brocantes exigeait plus de temps qu’il n’en pouvait accorder à des passe-temps: moyennant salaire, il confia à Jérôme le soin d’enrichir ses collections, d’en tenir le catalogue à jour, de les représenter dans des expositions temporaires. Jérôme s’acquitta deux années entières de cette tâche. Les voyages succédaient aux lectures, les bulletins du Collectionneur Français aux pages du guide Emer. Jusqu’au jour où Jérôme décida de diversifier ses compétences et de se faire, dans le domaine de la culture, généraliste. La révélation lui vint à Birmingham,  devant la rosace de plumes de la salle Charles Thomas, au musée des sciences et de l’industrie. Il y avait rendez-vous avec un calamophile anglais afin de négocier l’échange d’estampages intéressants -un Napoléon III et un marteau avec faucille- contre une plume-dentelle de Blanzy-Poure ou de Brandauer. Plus que d’un secrétaire particulier, il avait, il le sentait, la carrure d’un honnête homme -comme on l’entendait jadis, dans les salons parfumés et poudrés- curieux de tout et spécialiste en rien. C’est alors, de retour en France, à l’occasion d’un dîner, qu’il avait rencontré Sir Thomson.

            A cinquante-deux ans, Sir Thomson, directeur de filiale d’une grande banque britannique, travaillait quatorze à seize heures par jour. Il disait qu’il aimait la musique, sans avoir le temps d’écouter des disques ni d’aller aux concerts. Qu’il aimait la peinture, sans  fréquenter les musées ni les galeries. Qu’il aimait la lecture, les essais, la littérature, sans ouvrir le moindre livre ni suivre les émissions et les débats spécialisés. Jérôme avait proposé ses services. Il serait ses oreilles et ses yeux. Il irait au théâtre et au cinéma, il lirait les revues et les journaux, il écouterait la radio et la télévision. Il serait l’intermédiaire. Sir Thomson saurait, vite, tout sur tout. Jérôme avait été embauché.

             Depuis treize ans, Jérôme vient chaque jour rendre compte à son client des dernières parutions, des spectacles les plus récents. Pas de rapports écrits. Pas de bulletins ni de notes. Mais les rumeurs de la mode, des propos impromptus, de la conversation apparemment improvisée. Autour d’une tasse de thé, d’un whisky ou d’une bière, à la banque, à l’appartement ou dans la voiture, le matin, le midi ou le soir, Jérôme raconte. Les premiers temps, il se contentait d’une présentation sèche, neutre, qu’il préparait à l’aide de renseignements collectés à la source. Il était partout, dans  les salles, auprès des organisateurs, des libraires, des marchands de journaux. Il disposait, pour naviguer sur Internet, des ordinateurs les plus rapides, équipés des moteurs de recherche les plus performants. Fort de cette documentation, il bâtissait en un tournemain le résumé d’une intrigue, d’un programme musical ou d’une argumentation; il savait décrire en les situant dans l’histoire des formes, le  style de mise en scène, les décors, les lumières, les costumes d’un spectacle, dont il précisait aussi le prix des places et le nombre d’entrées de la veille au soir, ainsi que la durée des applaudissements en fin de représentation; il avait toujours une anecdote à partager sur l’éditeur d’un livre, son auteur, sa promotion, son  nombre de semaines au hit-parade de la presse spécialisée  ou sur un acteur, même secondaire, d’un film à l’affiche. Sir Thomson écoutait tout ce que lui disait Jérôme. Il sortait de ces entretiens plus informé, plus moderne croyait-il, plus content de lui. Il parlait, marchait, avec l’arrogance de celui qui sait ce qu’il faut savoir. Dans les réunions mondaines, il citait, critiquait, encensait, assassinait  sans modestie, sans réserve. Et sans précaution, car devant l’ampleur et l’assurance de son information, nul ne tentait d’apporter la contradiction.

            A présent les exposés de Jérôme ont pris de la graisse. Moins arides, moins osseux, ils sont devenus plus juteux, plus savoureux, plus charnels. Jérôme y met du jugement, il leur donne du goût. Il relève. Il apprécie. Il agrémente. Il apporte une touche personnelle. Et Sir Thomson d’avaler toujours plus goulûment ces concentrés de culture, à des doses de plus en plus fortes, à des moments de plus en plus rapprochés. Accoutumé à la présence de Jérôme, il le réclame sans cesse auprès de lui. Il se repaît de ses discours, qu’il absorbe avec une avidité de moins en moins dissimulée. Il écoute dans la hâte, dans l’impatience du mot suivant. De la main, du sourcil, il presse Jérôme, il le bouscule, il le supplie d’accélérer, tout en lui sachant gré de prolonger ainsi l’excitation intellectuelle et le plaisir. Mais plus il en absorbe et plus il en exige, bien qu’il ne puisse plus tout ingérer. Il mélange les références, il confond les titres, il reproche à l’un les discours d’un autre, il met sur scène un romancier et fait d’un journaliste un chef d’orchestre.

             Aussi, conscient d’ôter en les recrachant, toute leur saveur aux mots que Jérôme lui a préparés, les mois passant, il parle moins, il se résume, il se contente de quelques phrases, de quelques mots, de quelques monosyllabes. Oui, non, ah, nul, pas mal, bof. Il s’abstient peu à peu de toute intervention. Il délègue. Jérôme saurait bien parler en son nom. Le faire valoir, lui, son employeur. Chez un puissant, nous, c’est majesté, mais chez un secrétaire, c’est modestie, humilité. Nous avons lu, nous avons vu, entendez, Sir Thomson et moi. Et Sir Thomson paie assez pour que Jérôme ne cherche pas à remplir ce nous, mais qu’il se contente, en société, d’une toute petite part: nous sommes allés au spectacle, Sir Thomson et moi-même à ses côtés, sur un strapontin. Sir Thomson, désormais silencieux en public, se laisse parer de toute cette information comme d’un précieux drapé. Il se mire et s’admire dans l’aisance de Jérôme, qui lui paraît si naturelle, si spontanée. Ce n’est que seul dans sa chambre et devant sa psyché qu’il tente de répéter les phrases les plus brillantes. En vain. Il s’entortille dans leurs circonvolutions complexes comme une coquette dans une guirlande ou un collier de perles à cinq rangs et s’il parvient à se jucher, d’une voix de fausset, tout en haut d’un sommet  périodique, (comme de la graisse de maquillage, ça dégouline entre les larmes et la sueur sur un visage déteint) il dégringole sans majesté, dans un decrescendo pitoyable, jusqu’à la clausule.

            Bien entendu, dans les dîners et les vernissages, ne se laissent tromper que les âmes naïves et les esprits flatteurs. Les autres sourient poliment, gênés, prenant garde de s’adresser, dans leurs questions, à un vous qui, feignant d’inclure Sir Thomson, ne se réfère en réalité qu’à Jérôme.

            – Vous (regard sur Jérôme) souvenez-vous (regard sur Sir Thomson) de ce passage où le personnage fête sa victoire aux élections dans un bruit de pétards: l’on croit entendre des bouchons qui sautent, des feux d’artifice et ce sont les canons qui envahissent la place publique?

            – Et comment, cher ami, avez-vous (regard au plafond) trouvé le décor  du second acte?

            A présent, Sir Thomson est un homme heureux. Il ne dit rien, il ne fait rien. Depuis sa mise à la retraite, à l’âge de soixante cinq ans, il regarde, assis dans un fauteuil, béat, près de la cheminée, les flammes courir sur les bûches et les étoiles tomber du ciel. Jérôme lui raconte la vie. Celle des grands et des petits, celle qui fut, celle qui pourrait être, celle qu’on voit dans les livres et celle qui passe dans la rue, la vie des autres et la sienne, sa propre vie, son histoire, son nom, Sir Thomson. Il lui raconte les couleurs, les odeurs, les musiques; il lui raconte le temps, les gestes qu’il accomplit, les mouvements de son corps et ceux de son âme. Il lui parle des mots et des choses; de la vie et de la mort. Il lui raconte son enfance, son mariage raté, sa soeur, qui habite Londres. Sir Thomson enregistre, bouche ouverte. Une aide soignante vient, deux fois par jour, le nourrir, le laver, lui vider la sonde et le bassin. Ceci ne relève  pas des attributions de Jérôme. Ils l’ont établi ensemble très clairement: Jérôme prend soin de l’esprit de Sir Thomson. C’est tout. Entretien de l’intelligence le matin grâce au résumé des actualités. Entretien des savoirs grâce à l’organisation de matinées thématiques. Tout ce qu’il faut savoir sur tout. Les différents cépages et les types de vins. L’argus des voitures de collection. Les meubles Empire. De A jusqu’à Z, le lexique du sous-vêtement féminin, les mille et une photos les plus insoutenables des camps nazis, le carnet d’adresses des fournisseurs du Président de la République. Toute l’histoire des hommes passée au tamis, leurs plus cruelles douleurs illustrées. L’après-midi, enrichissement de l’âme, exercices de haute spiritualité par le dialogue, forme philosophique entre toutes: soit une question donnée, chaque jour différente, Jérôme s’interroge et se répond, s’adresse les objections et résout ses contradictions, articule les thèses, les antithèses et les synthèses, avant d’accoucher  de sa vérité, dans un cri de douleur, de délivrance et de satisfaction. Telle est la délicatesse de Jérôme qu’il épargne à Sir Thomson la fatigue de parler. Il  prévoit ses paroles, il alimente tout seul les conversations, comme un héron nourrit l’estomac délicat de ses enfants en recrachant dans leur gorge ce qu’il a préalablement chassé, mâché, avalé et déjà digéré. Sir Thomson se montre ravi de cette entente: jamais il ne proteste et, mâchoires affaissées, corps abandonné au fauteuil comme lové au fond d’un nid, jamais il ne quitte cet air de félicité que  jalousent ses amis.

            Car depuis peu, Jérôme fait profiter d’autres clients de son expérience et de son savoir. Monsieur Maurice sera sans doute le prochain. Ils viennent le matin, par groupes de deux ou trois. Ils s’installent près de la porte, sans faire de bruit, derrière Sir Thomson. Ils sont interdits de notes, de papiers, de carnets. Ils écoutent seulement. Ils écoutent et ils envient en silence Sir Thomson, petit enfant candide, d’avoir enfin atteint  l’ataraxie.

 

Ella Balaert


Balaert, Canaille blues, Présentation

Ella BalaertElla Balaert, Canaille blues, Hors Commerce éd.

Canaille blues, roman

Broché: 231 pages

Editeur : Hors Commerce (22 mars 2007)

Collection : Hors Bleu

ISBN-13: 978-2915286663

Sélection Prix CEZAM 2008

Résumé:

La vie d’une bande de marginaux provocateurs, femmes et hommes, qui ont choisi de s’installer à demeure  dans un car et tentent d’y vivre libres.

Ils exercent des métiers insolites, inspirés de ces vieux métiers que la précarité remet, ou pourrait remettre,  au goût du jour (portefaix, marchande d’arlequins (soupe populaire), faiseuse de mouches (tatouages), vendeur de  vieux journaux etc). Ils portent des noms fantaisistes :  Quatre-B, La Mont-Joli, Babelle (ex-rockeuse), Lili-Pioncette, Tollé-la-Tomate (ex-libraire), Treize-Oignons, Tonton Zef… Ils sont pauvres.

Ces personnages pratiquent un art de vivre qu’on pourrait appeler une « désespérance jubilatoire ».  Pas vraiment désabusés, pas seulement désenchantés: ils n’attendent plus rien de personne (et tant mieux, car personne ne leur donne rien).

Diogène, le Cynique, le philosophe au tonneau, inspire certains d’entre eux. Mais des élections se préparent dans le pays et les RG veillent. Ils décident d’infiltrer ce groupe, qui peut servir à dégonfler le score de candidats plus officiels. Ils manipulent les infos, les personnes, l’opinion. Un crime a lieu.

Roman sélectionné pour le prix national inter Comités d’Entreprise 2008

Presse:

­-   « Ella Balaert pétrit de l’humain. Observe les hommes. Et en fait une critique acerbe ».  Nicolas Goinard, Le Courrier picard, 27 mai 2007

–  « Ella Balaert et le blues des canailles : une plongée dans la vie d’un groupe de marginaux qui circule en bus dans une ville sans nom » Le courrier picard, 22 mai 2007

« Un roman drôle, très drôle. Le lecteur se souviendra longtemps de la scène cocasse et haute en couleurs du meeting politique (…) Une écriture habilement maîtrisée… en perpétuel balancement entre langue orale et classicisme qui s’appuie sur un rythme vif et des dialogues savoureux, parfaits pour peindre cette cour des miracles hantée par des personnages atypiques qui ne sont finalement pas les êtres les plus dangereux de cette jungle urbaine. …Livre original pour un vrai plaisir de lecture » Dominique Baillon-Lalande, Encres Vagabondes, Juin 2007

« Dans un car fantôme tout déglingué s’est installée une tribu étrange d’hommes, de femmes et d’animaux. Ces marginaux se font appeler « la bande des chiens » ou « les Cyniques ». Eux, imaginatifs et libertaires s’inventent des noms comme « Treize oignons », « Quatre-B », « Lili Pioncette », « Tollé la Tomate », la « Mont-Joli » (…). Avec une écriture maîtrisée aux dialogues savoureux,  Ella Balaert campe des personnages atypiques voire baroques qui nous enchantent. Canaille blues mêle l’intrigue politico-policière à la fable politique riche de sens où toute ressemblance avec notre époque ne paraît pas fortuite » INTER-CE DACC Angers, Saumur, Segré

 « …Il est très agréable que l’auteur ne tente de convaincre personne dans un élan démonstratif appuyé ; ses personnages lui plaisent, elle leur témoigne une affection amusée mais elle n’essaie pas de les suivre dans leurs tortillements erratiques…Or donc, très bien écrit, une fluidité du texte assez proche d’une texture crémeuse et alcoolisée qui fait qu’il coule tout seul… Un livre atypique, toujours bon à prendre ! » Mauvais Genres, Rade de Brest, Marion Godefroid-Richert, oct. 2007

L’avis des lecteurs :

Valérie Magnon sur lecteurs.com

Le 25/06/2012 à 18h44

« Enfin un livre original !! Le ton, le thème, le vocabulaire… un vrai bonheur !!! Un thème sur des gens différents dans une société comme il faut, une société qu’on ne dérange pas ou plutôt des politiques qu’on ne doit pas troubler. (…)  J’adore la gouaille, les longues tirades. Je me crois au théâtre !!! C’est vivant, ça bouge, ça s’anime, la pensée, les pensées circulent. Rien ni personne n’en réchappe ».

Yves Mabon sur lecteurs.com

Le 23/07/2011 à 14h31

 » Ce livre dégage une atmosphère très particulière. Histoire originale (enfin une que l’on n’a pas l’impression d’avoir déjà lue). L’écriture est très plaisante et l’on suit avec beaucoup d’intérêt et d’envie les petits morceaux de vie de Treize-Oignons, Babelle, La Mont-Joli, Quatre-B, Lili-Pioncette »

Yvon Eirann: « … Un livre très agréable, des personnages truculents et une analyse féroce de la société et de ses rites , la scène des soldes par exemple. .. »http://eireann561.canalblog.com/archives/2008/03/27/8500623.html

Pour en savoir plus :

Extraits:

 » 2 janvier. Note de service [des R.G.]: Ils sont comédiens, provocateurs et cabotins, bougons pour la plupart, les autres braillards, zoophiles, excentriques: des bouffons, des histrions, des trublions. À notre avis, ne représentent aucun risque de déstabilistation. Des hurluberlus en rupture de ban. Des factieux pathétiques. Des agitateurs de vide. Ne sont pas dans la rue, ni sous un pont, mais dans un car. Et vivent ensemble. Signe doublement encourageant qu’ils n’ont pas renoncé à toute forme de socialité. Récupérables, donc ».

(…)

–     « Comment ça, des règlements, ironise la Mont-Joli. Au moins entre nous, on n’est pas en état de liberté maximale?

Treize-oignons demande à Tollé-la-Tomate de poursuivre. C’est à lui, l’ancien libraire, le philosophe, d’expliquer.

–     Bon, s’exécute ce dernier, Hobbes a dit, l’homme est un loup pour l’homme. Tu parles, un loup! Même pas: un chien! Les gens se traitent comme des chiens. Ils n’ont pas de morale, pas de valeurs. Ils disent une chose et ils en font une autre. Ils ne méritent pas le nom d’hommes. À nous, les Chiens, de nous traiter en hommes. Car il n’y a que l’homme qui compte, l’humanité véritable. Et entre hommes, il n’y a pas de maître, et pas de valetaille.

–     Six, l’interrompt Treize-oignons.

–     Six quoi?

–     T’as dit six fois le mot « homme » en vingt secondes.

–     Ç’aurait pu être pire, commente Tollé-la-tomate en rigolant.

–     Mais cause donc pas tant, conclut Treize-Oignons ».

(…)

–         « Parle-moi, Quatre-B, raconte. Tu écoutes et toi, tu ne parles jamais. Laisse un peu les mots filer, laisse-les partir, laisse-les te quitter.

–         Que veux-tu savoir, la Mont-Joli ? il n’y a pas matière à rêver, tu sais. J’ai la tête vide.

–         Raconte quand même. Lis dans mes yeux.

–         J’étais marin, en quelque sorte. Marin des villes. C’était tout noir, en bas. On s’éclairait aux lampes de mineur. Mais ça puait, c’est pour ça que Véronique est partie. Pourtant j’aimais ça, moi, le voyage, naviguer sur les canaux d’huile, ça faisait comme des courants, des bleus, des verts, des rouges comme la mer vue du ciel, en pleine nuit. Mais putain, ça puait. Je fabriquais des petits bateaux en papier que je mettais à l’eau, Véronique, ça la rendait folle, tu pues et t’es trop con. Ma fleur, je l’appelais, mon petit bouquet des champs. Elle pouvait pas comprendre avec un nom pareil, elle avait besoin de grand air, de nature, et moi le soir, je partais sur mes rivières, j’étais d’un autre monde, c’était comme si on ne vivait pas sur la même planète, elle au-dessus et moi en dedans.

–         Raconte encore, Quatre-B, dis-moi les voyages souterrains.

–         C’est pas silencieux comme on peut croire, en bas. Ça ronfle, c’est un bruit d’ogre endormi. Je m’étais aménagé mon embarcation. Un mât, deux focs, quelques bouts. Et une ancre, que j’avais récupérée dans le port de Concarneau. Bien sûr, je godillais plus souvent qu’à mon tour, ou alors je mettais le moteur – mais ça, j’aimais pas trop,  j’entendais plus respirer mon ogre. T’es complètement idiot, mon pauvre, elle me disait, Véronique, les ogres, ça n’existe pas. Je le sais bien, n’empêche, celui-là, je l’entendais.

–         Oui, moi aussi je l’entends quelquefois, déclare la Mont-Joli. L’ogre qui est là, dit-elle en montrant sa poitrine.

–         Puis un jour, j’ai voulu le réveiller et entendre sa voix. J’avais des envies de vent et de vagues. Envie que ça chahute un peu sous ma chaloupe. Besoin d’ouragan, de tempête. L’eau était parfaite, ce soir-là : une vraie mer d’huile, suite à une fuite, sans doute, quelque part, j’ai pas cherché à savoir où, pourtant c’était mon boulot. J’ai pris le chalumeau à soudure, et j’ai mis le feu à l’huile. Boum ! Tudieu, la voix du feu, c’est quelque chose, tu sais ! Cascades d’explosions au fond de la gorge de l’ogre. J’ai continué mon voyage, suivi les flammèches d’eaux grasses le long des égouts crevés et des canalisations éclatées. Le lendemain, j’étais licencié, pour faute professionnelle. Et Véronique m’a quitté. »

(…)

 « Ils auraient dû se méfier. Interpréter les signes. Cet emballement pour Treize-Oignons, promu l’élu des pauvres deux semaines avant le vote, ça ne pouvait pas leur apporter du bon. Il y eut un sondage, pour commencer. Alors qu’il n’est pas candidat, on le crédite de près de dix pour cent des intentions de vote auprès des déçus, des sceptiques, des paranos du politique sûrs d’être cocus à droite,  à gauche, gros-jean par devant et par derrière, des intellectuels déchirés entre mauvaise foi et bonnes intentions, des solitaires et d’autres plus organisés, un bon nombre de gens qui ont juste envie de rigoler et d’autres qui veulent donner une bonne leçon, à qui, peu importe, aux Autres, on ne sait pas qui au juste, c’est même ça le problème, on ne sait pas qui est derrière tout ça, qui tire les ficelles du monde, qui décide et qui applique les décisions, parce que derrière les hommes, il y d’autres hommes, toujours, et d’autres encore derrière pour commander à ceux-là, et dans l’épaisse opacité, un peu plus loin, d’autres centres du pouvoir, de moins en moins hommes, de plus en plus ombres, de plus en plus puissants. Aussi faut-il de temps en temps quelqu’un pour matérialiser le violent désir de s’opposer, de résister, et c’est sur Treize-Oignons, dit le Cynique, et sur son chien Hercule, que s’est posé, en moins d’une semaine, le choix de centaines de milliers de gens… Oui, c’est sûr, ils auraient dû interpréter les signes, prendre au sérieux la menace,  un papier collé sur la pierre, face à la porte du car, un matin: chien hargneux a toujours l’oreille déchirée. Ecrit en rouge. En lettre majuscules. Signé le CAC. Comité Anti-Chiens. Prononcez cac, comme le cac 40, rigole Tollé-la-tomate ».