– littérature

nouvelles

Aline Dubromel dans 7h26, d’Ella Balaert


La vie sans souci de Sir Thomson, nouvelle (Ella Balaert)

 

 

Mon coeur et ma tête se vident

Tout le ciel s’écoule par eux

O mes tonneaux des Danaïdes

Comment faire pour être heureux

Comme un petit enfant candide

Apollinaire

            – Il dit que le ciel est bas, qu’il est blanc, qu’il va neiger avant ce soir. Voulez-vous boire quelque chose, Monsieur…?

            – Maurice. Il ne peut pas parler?

            – Il ne veut pas, il ne veut plus.

            – Malade?

            – Vous n’êtes pas obligé de baisser la voix. Il ne vous entend pas.

            – Ah! Un sourd-muet.

            – Pas tout à fait. Les lumières de la ville viennent de s’allumer, en plein après-midi, Sir. Les premiers grumeaux de neige  vont bientôt tomber, assourdir les pas, épaissir les voix. Il y a là un homme qui s’interroge à votre sujet.

            – Est-ce à moi ou à lui que vous parlez?

            – C’est à vous et c’est à lui. Je suis un passeur. Je transmets. Il vous demande si vous voulez boire quelque chose.

            – Non merci, je dois partir. Je garde vos coordonnées. Je ferai peut-être appel à vos services, plus tard.

            – Il ne veut rien boire, Sir, il va partir. Je vais allumer la lampe du bureau. Je vous ai amené les Mélodies polonaises de Chopin, aujourd’hui. C’est très beau. Des confidences que le compositeur a écrites entre 1828 et 1845, dans un accompagnement pianistique extrêmement dépouillé. Les gens comme vous aiment. Vous aimerez. Voilà. J’ai allumé la lampe. Exactement le type d’ambiance qu’il vous faut, un ciel comme une âme fatiguée, des ombres nostalgiques dans les coins de la pièce. Je vais vous servir une vodka. Puis j’appellerai votre soeur, nous sommes jeudi, Sir, nous lui téléphonons tous les jeudis.

            Le jeune homme, Jérôme Lauffroy, parle à son aise, entre les deux silhouettes, l’une debout, qui marche à présent vers la porte, l’autre, assise, dans un fauteuil près de la cheminée. Lorsqu’il avait fait passer son annonce dans la presse locale, quinze ans auparavant, il ne croyait guère au succès de son entreprise, mais il lui fallait trouver une source de revenus. Monsieur Koesner avait été son premier client. Un monsieur très occupé, médecin de métier, collectionneur spécialisé dans les plumes, les armes anciennes et les mignonnettes de whisky. Mais courir les salons et chiner dans les brocantes exigeait plus de temps qu’il n’en pouvait accorder à des passe-temps: moyennant salaire, il confia à Jérôme le soin d’enrichir ses collections, d’en tenir le catalogue à jour, de les représenter dans des expositions temporaires. Jérôme s’acquitta deux années entières de cette tâche. Les voyages succédaient aux lectures, les bulletins du Collectionneur Français aux pages du guide Emer. Jusqu’au jour où Jérôme décida de diversifier ses compétences et de se faire, dans le domaine de la culture, généraliste. La révélation lui vint à Birmingham,  devant la rosace de plumes de la salle Charles Thomas, au musée des sciences et de l’industrie. Il y avait rendez-vous avec un calamophile anglais afin de négocier l’échange d’estampages intéressants -un Napoléon III et un marteau avec faucille- contre une plume-dentelle de Blanzy-Poure ou de Brandauer. Plus que d’un secrétaire particulier, il avait, il le sentait, la carrure d’un honnête homme -comme on l’entendait jadis, dans les salons parfumés et poudrés- curieux de tout et spécialiste en rien. C’est alors, de retour en France, à l’occasion d’un dîner, qu’il avait rencontré Sir Thomson.

            A cinquante-deux ans, Sir Thomson, directeur de filiale d’une grande banque britannique, travaillait quatorze à seize heures par jour. Il disait qu’il aimait la musique, sans avoir le temps d’écouter des disques ni d’aller aux concerts. Qu’il aimait la peinture, sans  fréquenter les musées ni les galeries. Qu’il aimait la lecture, les essais, la littérature, sans ouvrir le moindre livre ni suivre les émissions et les débats spécialisés. Jérôme avait proposé ses services. Il serait ses oreilles et ses yeux. Il irait au théâtre et au cinéma, il lirait les revues et les journaux, il écouterait la radio et la télévision. Il serait l’intermédiaire. Sir Thomson saurait, vite, tout sur tout. Jérôme avait été embauché.

             Depuis treize ans, Jérôme vient chaque jour rendre compte à son client des dernières parutions, des spectacles les plus récents. Pas de rapports écrits. Pas de bulletins ni de notes. Mais les rumeurs de la mode, des propos impromptus, de la conversation apparemment improvisée. Autour d’une tasse de thé, d’un whisky ou d’une bière, à la banque, à l’appartement ou dans la voiture, le matin, le midi ou le soir, Jérôme raconte. Les premiers temps, il se contentait d’une présentation sèche, neutre, qu’il préparait à l’aide de renseignements collectés à la source. Il était partout, dans  les salles, auprès des organisateurs, des libraires, des marchands de journaux. Il disposait, pour naviguer sur Internet, des ordinateurs les plus rapides, équipés des moteurs de recherche les plus performants. Fort de cette documentation, il bâtissait en un tournemain le résumé d’une intrigue, d’un programme musical ou d’une argumentation; il savait décrire en les situant dans l’histoire des formes, le  style de mise en scène, les décors, les lumières, les costumes d’un spectacle, dont il précisait aussi le prix des places et le nombre d’entrées de la veille au soir, ainsi que la durée des applaudissements en fin de représentation; il avait toujours une anecdote à partager sur l’éditeur d’un livre, son auteur, sa promotion, son  nombre de semaines au hit-parade de la presse spécialisée  ou sur un acteur, même secondaire, d’un film à l’affiche. Sir Thomson écoutait tout ce que lui disait Jérôme. Il sortait de ces entretiens plus informé, plus moderne croyait-il, plus content de lui. Il parlait, marchait, avec l’arrogance de celui qui sait ce qu’il faut savoir. Dans les réunions mondaines, il citait, critiquait, encensait, assassinait  sans modestie, sans réserve. Et sans précaution, car devant l’ampleur et l’assurance de son information, nul ne tentait d’apporter la contradiction.

            A présent les exposés de Jérôme ont pris de la graisse. Moins arides, moins osseux, ils sont devenus plus juteux, plus savoureux, plus charnels. Jérôme y met du jugement, il leur donne du goût. Il relève. Il apprécie. Il agrémente. Il apporte une touche personnelle. Et Sir Thomson d’avaler toujours plus goulûment ces concentrés de culture, à des doses de plus en plus fortes, à des moments de plus en plus rapprochés. Accoutumé à la présence de Jérôme, il le réclame sans cesse auprès de lui. Il se repaît de ses discours, qu’il absorbe avec une avidité de moins en moins dissimulée. Il écoute dans la hâte, dans l’impatience du mot suivant. De la main, du sourcil, il presse Jérôme, il le bouscule, il le supplie d’accélérer, tout en lui sachant gré de prolonger ainsi l’excitation intellectuelle et le plaisir. Mais plus il en absorbe et plus il en exige, bien qu’il ne puisse plus tout ingérer. Il mélange les références, il confond les titres, il reproche à l’un les discours d’un autre, il met sur scène un romancier et fait d’un journaliste un chef d’orchestre.

             Aussi, conscient d’ôter en les recrachant, toute leur saveur aux mots que Jérôme lui a préparés, les mois passant, il parle moins, il se résume, il se contente de quelques phrases, de quelques mots, de quelques monosyllabes. Oui, non, ah, nul, pas mal, bof. Il s’abstient peu à peu de toute intervention. Il délègue. Jérôme saurait bien parler en son nom. Le faire valoir, lui, son employeur. Chez un puissant, nous, c’est majesté, mais chez un secrétaire, c’est modestie, humilité. Nous avons lu, nous avons vu, entendez, Sir Thomson et moi. Et Sir Thomson paie assez pour que Jérôme ne cherche pas à remplir ce nous, mais qu’il se contente, en société, d’une toute petite part: nous sommes allés au spectacle, Sir Thomson et moi-même à ses côtés, sur un strapontin. Sir Thomson, désormais silencieux en public, se laisse parer de toute cette information comme d’un précieux drapé. Il se mire et s’admire dans l’aisance de Jérôme, qui lui paraît si naturelle, si spontanée. Ce n’est que seul dans sa chambre et devant sa psyché qu’il tente de répéter les phrases les plus brillantes. En vain. Il s’entortille dans leurs circonvolutions complexes comme une coquette dans une guirlande ou un collier de perles à cinq rangs et s’il parvient à se jucher, d’une voix de fausset, tout en haut d’un sommet  périodique, (comme de la graisse de maquillage, ça dégouline entre les larmes et la sueur sur un visage déteint) il dégringole sans majesté, dans un decrescendo pitoyable, jusqu’à la clausule.

            Bien entendu, dans les dîners et les vernissages, ne se laissent tromper que les âmes naïves et les esprits flatteurs. Les autres sourient poliment, gênés, prenant garde de s’adresser, dans leurs questions, à un vous qui, feignant d’inclure Sir Thomson, ne se réfère en réalité qu’à Jérôme.

            – Vous (regard sur Jérôme) souvenez-vous (regard sur Sir Thomson) de ce passage où le personnage fête sa victoire aux élections dans un bruit de pétards: l’on croit entendre des bouchons qui sautent, des feux d’artifice et ce sont les canons qui envahissent la place publique?

            – Et comment, cher ami, avez-vous (regard au plafond) trouvé le décor  du second acte?

            A présent, Sir Thomson est un homme heureux. Il ne dit rien, il ne fait rien. Depuis sa mise à la retraite, à l’âge de soixante cinq ans, il regarde, assis dans un fauteuil, béat, près de la cheminée, les flammes courir sur les bûches et les étoiles tomber du ciel. Jérôme lui raconte la vie. Celle des grands et des petits, celle qui fut, celle qui pourrait être, celle qu’on voit dans les livres et celle qui passe dans la rue, la vie des autres et la sienne, sa propre vie, son histoire, son nom, Sir Thomson. Il lui raconte les couleurs, les odeurs, les musiques; il lui raconte le temps, les gestes qu’il accomplit, les mouvements de son corps et ceux de son âme. Il lui parle des mots et des choses; de la vie et de la mort. Il lui raconte son enfance, son mariage raté, sa soeur, qui habite Londres. Sir Thomson enregistre, bouche ouverte. Une aide soignante vient, deux fois par jour, le nourrir, le laver, lui vider la sonde et le bassin. Ceci ne relève  pas des attributions de Jérôme. Ils l’ont établi ensemble très clairement: Jérôme prend soin de l’esprit de Sir Thomson. C’est tout. Entretien de l’intelligence le matin grâce au résumé des actualités. Entretien des savoirs grâce à l’organisation de matinées thématiques. Tout ce qu’il faut savoir sur tout. Les différents cépages et les types de vins. L’argus des voitures de collection. Les meubles Empire. De A jusqu’à Z, le lexique du sous-vêtement féminin, les mille et une photos les plus insoutenables des camps nazis, le carnet d’adresses des fournisseurs du Président de la République. Toute l’histoire des hommes passée au tamis, leurs plus cruelles douleurs illustrées. L’après-midi, enrichissement de l’âme, exercices de haute spiritualité par le dialogue, forme philosophique entre toutes: soit une question donnée, chaque jour différente, Jérôme s’interroge et se répond, s’adresse les objections et résout ses contradictions, articule les thèses, les antithèses et les synthèses, avant d’accoucher  de sa vérité, dans un cri de douleur, de délivrance et de satisfaction. Telle est la délicatesse de Jérôme qu’il épargne à Sir Thomson la fatigue de parler. Il  prévoit ses paroles, il alimente tout seul les conversations, comme un héron nourrit l’estomac délicat de ses enfants en recrachant dans leur gorge ce qu’il a préalablement chassé, mâché, avalé et déjà digéré. Sir Thomson se montre ravi de cette entente: jamais il ne proteste et, mâchoires affaissées, corps abandonné au fauteuil comme lové au fond d’un nid, jamais il ne quitte cet air de félicité que  jalousent ses amis.

            Car depuis peu, Jérôme fait profiter d’autres clients de son expérience et de son savoir. Monsieur Maurice sera sans doute le prochain. Ils viennent le matin, par groupes de deux ou trois. Ils s’installent près de la porte, sans faire de bruit, derrière Sir Thomson. Ils sont interdits de notes, de papiers, de carnets. Ils écoutent seulement. Ils écoutent et ils envient en silence Sir Thomson, petit enfant candide, d’avoir enfin atteint  l’ataraxie.

 

Ella Balaert


Ella Balaert: Allo, Solange? nouvelle

   

 (Allo, Solange? , texte initialement paru dans la revue Sol’Air)

 

             – Allo, Solange?

            – Non, Madame, ce n’est pas Solange.

            – Allo, c’est toi, Solange?

            – Je suis désolée, il n’y a pas de Solange, à ce numéro.

Il devait s’agir d’une banale erreur d’attribution. Dix minutes plus tard, cependant.

            – Allo, Solange?

            – Non, Madame,  vous composez un faux numéro.

            – Ah, bon. Et Solange, elle n’est pas là?

            Quelque chose dans la voix m’alerte encore plus que l’incohérence du propos: totalement atone, machinale, comme venue de loin, de l’au-delà des mots. Ce doit être une femme âgée, sénile, l’esprit fatigué. Pauvre femme. Je raccroche, agacée néanmoins. Ce temps perdu! Et le cœur qui s’emballe,  à chaque sonnerie, si c’était lui?

            Mais encore et encore, tous les quarts d’heure:

            -Allo, Solange? Quand elle reviendra, vous lui direz, n’est-ce pas, qu’elle vienne me voir, je suis bien malade, vous savez,  bien vieille.

            Il faut agir, enrayer la machine. Pour moi, pour elle. Pauvre vieille, qui n’a plus qu’une seule idée, fichée en tête comme une aiguille de cadran solaire, et qui tourne, tourne sans cesse autour, heure après heure, inlassable. Elle me rappelle tante Odile, réduite à quelques mots vers la fin d’une vie paisiblement consacrée à l’étouffement méthodique et raisonné de mon cousin, son unique fils, quelques mots, un notaire, tout de même, mon fils est notaire, vous savez, notaire, il est devenu, mon fils. C’est comme ça pour tout le monde. Passé sous le soleil et les ans, le monde  rétrécit, peau de chagrin toute ridée, où se love, entre les plis et sous les plaies, un dernier désir. Solange. Eh bien, qu’elle attende Solange, si Solange est son messie, son salut, son Amérique ou que sais-je, mais moi, moi, qu’ai-je à y voir? Cela ne me concerne pas, moi, j’attends Pierre, un mot de Pierre, un appel de Pierre. Pierre parti là-bas, au loin, sur la carte un nom près d’une croix, comme une tombe. Un nom imprononçable. Une formule magique.

            Ainsi, mue par un obscur sentiment dans lequel se nouait, au désir de sa propre tranquillité, ce  qu’elle prenait pour de la pitié mais qui trépignait de haine et de rage envers cette patiente humiliation de l’humain dont la vieille dame au téléphone lui apportait le témoignage, par l’abdication de son  âme ballante au bord du vide et du langage, Allo, Solange, Solange, allo, Madame veuve André Castillac, deux jours après le premier appel, décida d’en référer au centre de gériatrie le plus proche.

            – Je voudrais vous signaler le cas d’une dame âgée qui me semble en difficulté.

            – Oh, vous savez, pour nous, ce n’est guère un cas. S’agit-il d’une parente?

            – Non.

            – D’une amie, peut-être?

            – Non.

            – D’une voisine, alors?

            – Non, pas davantage. En réalité, je ne sais pas de qui il s’agit. Pourrais-je parler à l’assistante sociale rattachée à votre centre?

            – Je regrette, elle est en tournée toute la journée. La procédure usuelle consiste à lui laisser les coordonnées de la personne, afin qu’elle enquête à son retour.

            Les coordonnées. Pas la détresse, ni la solitude, ni la fragilité d’un corps marmottant, vulnérable et têtu. Mais une adresse, un nom. Réduite à espérer un nouvel appel de son interlocutrice, afin de lui soutirer les renseignements requis, Madame Castillac s’assit devant le guéridon ciré du téléphone, posa sa tête entre ses mains en corbeille et songea. Les échéances à payer, la clientèle raréfiée, mécontente, depuis la mort d’André, huit mois déjà, le bébé venait de naître, celui du dessus qui n’arrête pas de crier encore cette nuit à deux heures du matin. La glotte palpitante, pressée contre les deux pouces joints, elle songe à la guerre, là-bas, qui n’en finit pas, dont elle suit le fil rouge à la télévision. Et Pierre qui n’appelle pas. 

             – Allo, Solange.

 A peine une question, le fil à peine rompu d’une conversation. La voix, devenue familière, malgré tout, me réchauffe. Une voix sans goût, sans nom, sans haleine, mais quelque chose d’humain dans l’onde et mon numéro sur les touches. Ainsi l’ombre de l’air a-t-elle tremblé sur la nappe, ce midi, ténue, fascinante, me tenant l’œil écarquillé jusqu’à ce que j’eusse compris comment quelque chose d’immatériel pouvait projeter une ombre, et troublante encore, après que la chaleur du radiateur, sous les rayons du soleil, m’eut apporté la solution. L’émotion qui me saisit alors, à voir frissonner sur la toile la force d’un souffle, je la retrouve maintenant, devant cela qui s’acharne à vivre et me parler au creux de l’oreille, sans rémission, sans pardon, quelque chose d’humain, malgré tout, qui triomphe, quelque chose d’humain, ici, tout près, dans le doigt sur la touche, dans la main qui se serre autour de l’appareil, dans le cœur qui se serre aussi, tout petit, tout entier dans l’écouteur, allô, Solange, car c’est toi, ne dis pas non. Et Pierre, au loin,  sous les mitrailles et sous les pierres.

            Décidément, il faut faire quelque chose pour cette femme. On n’est pas des bêtes.

            – Ecoutez, Madame, Solange n’est pas ici, mais dîtes-moi qui vous êtes, j’essaierai de vous aider.

            – C’est Solange que je veux, Solange, vous comprenez, elle me connaît, elle saura.

            – Mais Solange comment?

            – Solange, c’est Solange, elle a écrit son nom sur le calepin, avec le numéro, appelle-moi, elle a dit, quand elle est partie, appelle-moi, si tu as besoin.

            – Et où est-elle partie?

            – Je ne sais pas où ils me l’ont mise. C’est son fils, avec une dame en blouse, n’y vas pas, pourtant, je lui avais dit.

            – Mais vous, vos enfants?

            – Non, pas de famille, non non.

            – Vous vivez seule, alors?

            – Non non, je veux Solange, Solange.

             De la panique, soudain, flotta dans l’air. La voix s’éloigna avec le cri, sortit du cercle enchanté que le fil de téléphone avait tracé tout autour de Madame Castillac et de la vieille dame. Les mots soudain trébuchaient au seuil de la raison. Qui s’en étonnerait? Il court tant d’histoires d’agressions!  Madame Castillac décolla lentement le combiné de son oreille et sentit un courant lui passer entre chaque doigt. Elle se rappelait sa mère. Le récit de ses visites à l’hospice, un bandeau sur le front, sur le brassard une croix rouge: il fallait les voir, ces malheureuses, se traîner hors de leurs lits, s’accrocher à sa blouse et lui donner dans un cri le prénom d’une fille, d’une nièce, de leur meilleure amie. Madame Castillac se souvint des détails miséricordieux dont sa mère parsemait ses paroles à des fins d’édification morale et chrétienne. Si miséricordieux que les femmes, en dépit des adjectifs dont elle ouatait leurs injustes misères, leurs terribles conditions, leurs malheurs immérités, les femmes  devenaient des bêtes, les lits, des paillasses, les cheveux des crinières, et sa bonté, à elle qui ne les touchait jamais et se lavait toujours longuement le corps au savon noir après chaque visite, de la charité. Vos récits, ma mère, se voulaient édifiants; mais ma petite vieille à moi, dont je n’ai pas même arraché le nom, voyez comme elle se rebiffe et, dans un réflexe de la chair et des entrailles, comme elle repousse le téléphone, lâche la blouse et retourne à son lit. Seule peut-être, et gâteuse sans doute, mais vivante. Ce n’est même pas par dignité, me direz-vous. Ce n’est que de la peur. (On avait dû, Solange, peut-être, lui répéter si souvent, comme à une enfant, méfie-toi des étrangers, ne dis pas que tu vis seule). Et alors, quelle différence? Il n’importer que de survivre.

            Madame Castillac, à son tour, reposa l’appareil. Elle connaissait bien cet effroi, la matrice en boule et l’estomac qui se vide d’un coup. Elle le connaissait chaque fois que la sonnerie du téléphone, traversant l’air, la jetait à terre comme jadis les stukas dans le ciel normand, quand elle avait neuf ans. Elle le connaissait chaque fois que le silence de l’appartement lui lançait au visage qu’il devenait inutile d’attendre Pierre, un appel de Pierre, sa voix au bout de la ligne pour lui dire, tout va bien, maman, ne t’inquiète pas. Pierre parti là-bas sous les bombes. Reporter. Témoin. Derrière l’objectif, la même cible et pas les mêmes armes. Oeil pour oeil, pour dire à vingt heures, au monde attablé, diverti, entre les fourchettes et les enfants, regardez, regardez et jugez. Pauvre Pierre. Comme si les yeux des hommes leur servaient encore à voir. Pierre engagé pour de si grandes causes, auprès d’hommes si petits, soupira Madame Castillac en s’éloignant du guéridon.

            Des jours passèrent. Un nouvel appel au centre de gériatrie demeura sans effet. Trop de demandes en ce sens, pas assez de renseignements, si encore vous étiez de la famille. On se débarrasse plus facilement du problème en famille. Le fils de Solange, Pierre, tante Odile. En famille, on prend et on donne, tout, et la vie et la mort. La famille possède tous les droits et l’impossible devoir de consolation. Madame Castillac renonça donc à faire prendre en charge la vieille dame: par amour de l’humanité. Là-bas, la guerre durait. On était toujours sans nouvelles des quatre journalistes portés disparus au début du mois. Il devenait raisonnable de ne pas conserver l’espoir de les revoir vivants. Madame Castillac se montra raisonnable. Raisonnable, elle se forçait à écarter chaque matin et refermer, chaque soir, les plis lourds des tentures et les portes des armoires, grinçant sur les paquets de pâtes et de thé. Elle avait les gestes raisonnables du jour, quand le corps agit sans que l’âme y pense, et la nuit, quand il ne bouge plus dans le grand lit blanc, la courtine tendue sous les aisselles desséchées, les yeux, qu’ils soient ouverts ou fermés, dans le noir, ça n’a pas d’importance.

            Un matin, l’air tendu au maximum de l’appartement vibra sous les appels du téléphone. Souffle coupé court, Madame Castillac ne put se précipiter aussi vite qu’elle le souhaitait et ne parvint à décrocher le combiné qu’à la dixième sonnerie, si tôt, ce n’est pas bon signe, quelle heure est-il, là-bas?.

            – Allô, Solange?

            Dire alors comme Solange résonne à l’oreille: la mère a  tellement espéré entendre la voix du fils. Elle l’a tellement entendue, cette voix. Solange paraît un mot étranger, un mot inconnu de toutes langues, un bruit gênant qui s’installe au fond de l’oreille et distille des flots de rage dans le sang. Quoi? S’être émue de ça, cette vieille souche radoteuse? Avoir pensé l’aider? Soudain l’envie de tuer la prend comme une envie de vomir. A vouloir défoncer le vieux crâne à coups de récepteur, si seulement elle l’avait sous la main. Mais qu’elle crève, qu’elle crève donc, puisque Pierre est là-bas, sous les bombes.

            -Allô, Solange? Tu ne dis rien, aujourd’hui?

            La mère ramassa l’écouteur, qu’elle avait jeté au loin. Allons, à quoi bon? Rien ne servirait à rien. La femme appelait Solange et Solange n’était pas au numéro demandé. Il y avait des destins plus tragiques. Ce n’était qu’une banale erreur d’attribution, en somme.

            Madame Castillac reprit haleine. Il n’y avait plus de haine; il n’y avait plus de raison. Elle ne put obtenir de son interlocutrice ses nom et adresse, mais réussit à lui arracher quelques mots supplémentaires et à en apprendre davantage sur Solange, une femme de soixante-quinze ans en avril dernier, elles l’avaient fêté ensemble, avec son fils, comptable, dans les papiers peints non loin d’ici, un quartier agréable, avec le petit square et les pigeons sous le banc où elles avaient coutume d’aller s’asseoir, Solange et elle, quand le vent venu de la mer n’était pas trop froid.

            Madame Castillac connaissait bien la ville. Elle repéra sans difficulté le quartier, l’immeuble. Une enquête rapide auprès des gardiens lui donna les renseignements espérés. Solange Kerbrat, résidence Anadyomène.

            Pierre ne téléphonerait pas. Pierre ne téléphonerait plus. Madame Castillac changerait son numéro de téléphone, quelle importance, désormais ? Elle n’avait plus rien à attendre et au moins, ainsi, elle ne serait plus dérangée par l’autre. Et puis un soir, elle se décida. Même l’enfant du dessus ne pleurait pas. Il n’y aurait plus de larmes. Pour personne. Elle composa un numéro dans l’annuaire. Celui-là ou un autre. Elle était vieille. Elle serait seule dorénavant.

Là-bas, on décrocha. Une voix de femme dans l’appareil. Un timbre agréable.

     – Allô, Solange? demanda madame Castillac.

  D’une voix atone, machinale, comme venue de loin, de l’au-delà des mots.

–  Ah je suis désolée, madame, c’est une erreur.             

  Madame Castillac était vieille. Elle était seule.  Il n’y avait  pas erreur.