– littérature

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Fictions de rue ( 18 ) : Cette hauteur!

banquier

Il était bien, sur son petit nuage. Il pouvait passer n’importe qui, en bas. Il regardait cela de haut. Il avait pris ses quartiers au dernier étage. Vue directe sur le ciel.

Avec le temps, même tourner la tête le fatiguait. Et puis à quoi bon ? Ils ne méritaient pas son attention.

 

Paris –


Fictions de rue (17) : Ça se discute

Berlin_17

Les grilles n’étaient pas très hautes. Mais le courant qui les traversait était puissant. Depuis deux mois, il profitait de sa promenade quotidienne pour évaluer ses chances. Il s’entraînait dans sa tête. Il avait ses repères au sol. Il partirait de là, trois, quatre, cinq enjambées, il prendrait appui ici, sur son pied droit. Si seulement il pouvait ramasser un bâton qui lui servirait de perche. Il ne voyait pas de gardien, mais il était sûr d’être observé. Pas aussi naïf que son voisin, qui n’avait même pas l’air d’avoir remarqué les grillages.

Un jour il n’y tint plus. « Je vais m’échapper », dit-il à voix basse. « 1,50 m, ça se saute. »

« Pour quoi faire ? » demanda l’autre, surpris. « T’es fou ! »

« J’en peux plus d’être enfermé. Je veux sortir. »

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est ici, dehors.

 » Non, tu plaisantes!

 » Je te jure, c’est si tu sautes le grillage, que tu vas te retrouver enfermé ! »

 » T’as des preuves?

 » Non. Et toi? »

 » Non plus »

« Alors? On saute? »

 

Berlin

(Photo Chloé Galibert-Laîné)


Fictions de rue (16) : La Bête

Pantonio- Paris

Il ne l’a pas vue arriver. Elle a glissé dans l’entre-deux eaux de la houle humaine, la Bête. Elle a enfilé son costume d’algues et ondulé vers lui, qui ne se méfiait pas. Naïf, non. Mais indisponible. Les Bêtes, ça n’existe que dans les histoires pour gosses insomniaques. Il avait autre chose à faire qu’à s’en laisser conter. Il avait des affaires à chiffrer, des choses à vendre, des guerres à déclarer.

Depuis le matin, la Bête allait venait parmi les hommes. Elle glissait entre les doigts qui, parfois, tentaient de l’arrêter. Par les yeux, par les oreilles et par l’âme, elle pénétrait les corps indociles. Elle fit que tous, riches et pauvres etc, fussent marqués au cœur de son signe.

Au soir, lui seul elle n’avait pas visité. Il ne l’a pas sentie arriver. Quand elle fut en lui, il vit le monde avec ses yeux. Des bâtiments entiers avaient disparu. Des humains aussi. L’air ondoyait en légers remous, verts et tranquilles. Il lui sembla qu’il respirait mieux.

La Bête avait accompli son œuvre. Rien ne l’agaçait davantage que la Bêtise humaine.  A présent elle avait faim. Elle s’en retourna tout au fond des Abysses chercher de quoi se nourrir dans les histoires pour gosses insomniaques.

 

Paris – Pantonio


Fictions de rue (15) : Le silence d’une foule

Fictions de rue , Les-frigos, Paris-2016

 

Il marche dans le noir. S’y enfonce avec volupté, en déchire le voile de ses bras tendus.

Devant lui, derrière lui, le ciel au sable mêlé ou tout comme, l’horizon désert et doux au pied.

Il marche dans sa solitude, il y est chez lui, il y a son chez soi, sa voûte d’étoiles et son matelas de couleurs. Il y a sa place. Il y a son silence.

Du bout de l’orteil il signe son nom, la mer plus tard,  viendra le noyer.

Un courant d’air, une porte qui claque : il ouvre les yeux. Retour à la tour, dressée comme une nef  et comme elle étoilée. Un nouveau venu glisse vers lui. Il se pousse, il se tasse, il se tait.


Fictions de rue (14) : Visite au parc

Barcelone- du Parc-Guel

– Et voilà, lança le guide, avec un geste emphatique. C’est la meilleure heure, pour les photos, vous avez le soleil derrière vous. Malheureusement, il fait déjà très chaud. Je crains que vous n’ayez pas l’occasion de voir les… les fauves. Ils restent tapis dans leurs cages.

– C’est un scandale ! Avec le prix que coûte ce safari !

– Je comprends. Peut-être pourrions-nous attirer un ou deux de ces individus. Les plus jeunes. Vous avez essayé de leur lancer des sucreries ? Ah non, c’est vrai, ils n’ont plus de dents. Des vieux portables alors ? Des fours à micro-ondes programmés pour tomber en panne dans deux mois?

Mais ça n’est pas dangereux, s’ils sortent ?

– Ils sont enragés, c’est sûr. Mais si vous ne quittez pas le car… les fenêtres sont blindées, et il y a un fossé entre eux et nous. Vous avez tous souscrit à notre assurance?

– Oh, il me semble que j’ai vu bouger un rideau !

– En effet. Tenez, prenez ces jumelles. Et ce téléobjectif.

– Je vois une femme. Des enfants autour d’elle. Ils parlent. Ils rient. 

– Vas-y, zoome, zoome, je te dis !

– Attendez… ils sortent un appareil… Merde! ils nous prennent en photo!

– Mais alors, c’est qui les bêtes sauvages? Eux ou nous ?

 

 

 

(Barcelone)


Fictions de rue (13) : Strip book

 «  Strip book : un livre acheté, un vêtement ôté ! « 

La femme s’est installée  dans une allée souterraine. D’un côté la gare, de l’autre un centre commercial, entre les deux, un parking. L’endroit est venteux et passant. Elle dispose ses livres en trois piles, sa pancarte posée sur  celle du centre. Vingt-cinq recueils identiques, des poésies en prose qui composent une sorte de journal intime. Elle attend, debout. Un homme, un peu plus loin, est assis, la tête entre les genoux: « j’ai faim ». Elle aussi a faim, mais elle a sa fierté.

Elle a apporté vingt-cinq livres. Elle porte vingt-sept choses sur elle: deux chaussures, deux chaussettes, un jean. Un débardeur de coton blanc, sous une tunique plissée, rouge en synthétique et un blouson noir – de loin on croirait du cuir- . Un boxer bleu marine, frangé de dentelles et son soutien-gorge assorti. Total: dix vêtements. A chaque bras, cinq bracelets. Vingt. Deux bagues à chaque main, deux colliers, vingt-six. Une pince remonte ses cheveux. 

Ils achètent, elle se déshabille. Prix libre. Elle commencera par les chaussures. Puis elle ôtera le jean et les chaussettes. A moins qu’elle ne demande au client ce qu’il veut qu’elle mette à nu, ses mollets, son cou, son pied. Elle ne gardera, à la fin, comme dans le poème de Baudelaire, « que ses bijoux sonores ». Deux bagues.

Quand la police arrive, elle est en soutien-gorge. Elle récite ses poèmes devant trois adolescents hilares. Deux euros et dix-sept centimes sont éparpillés sur le sol. On l’arrête pour atteinte aux bonnes mœurs. Elle aimerait qu’au moins, ce soit pour incitation à la poésie. On lui demande de remballer sa marchandise. Elle a encore faim et en plus, maintenant,  elle a froid.

 

Paris-Cité-design-2016-(4)

 

Paris – Olivia Dobona


Fictions de rue (12) : Les dix commandements

Fictions de rue - Borondo

Un: seul

Deux: seuls

Trois: le père, le fils-père, le fils

Quatre: ans

Cinq: peluches dans un coin de la chambre

Six: heures

Sept: dimanche matin

Huit: avenue Gambetta, dans un container à ordures

Neuf: coups de couteau

Dix commandements: tu ne parleras pas, tu ne regarderas pas, tu n’entendras rien, tu ne témoigneras pas, tu honoreras ton père et le père de ton père, ta colère tu étoufferas, et l’amour aussi, tu effaceras les traces, tu laveras le sang, tu oublieras.

 

 

Paris – Borondo


Fictions de rue (11) : A la trace

Il l’aime.

Il  n’est pas pervers, il n’est pas porté sur le harcèlement, au travail, tout le monde pourrait en témoigner, ce n’est pas un voyeur. Mais c’est sa fille.

Et il l’aime.

11.Inscription sur Thierry Noir

Il veut son bien, son bonheur, le meilleur pour elle. Il veut la protéger, partout, de tout et d’abord d’elle-même, c’est bien le rôle d’un père, non ? Aider sa fille à grandir, à résister aux tentations. Un bon père est un passeur, il doit transmettre ses valeurs, comme qui dirait les transfuser à ses enfants. Il a travaillé toute sa vie, et ça, c’est un héritage. Et puis personne n’est sur terre pour s’amuser, est-ce que sa mère en a pris, du bon temps?

Qu’elle l’écoute, Laura. Il est Celui qui l’a créé, il sait, mieux qu’elle. Et il l’aime. C’est parce qu’il l’aime et ne veut que son bien qu’il sème ses petits mots sur de petits papiers partout, comme autant de cailloux blancs qui finiront bien par la ramener à la maison, sa fille.

Déjà cinq ans qu’elle a fugué, sans même passer son bac, en sautant par-dessus le mur du jardin.

 

Berlin – Thierry Noir


Fictions de rue (10) : Le Chaos

11.-Vhils---Alexandre-Farto

Dans la plus grande confusion ça se cabossait sans cesse, en bas, dans le monde sous-terrien

— en surface une fissure était apparue —

Le chaos les concassait avec fracas, les roches dures, les pierres tendres, les granits insensibles, tout y passait, s’y écorchaient tous les rocs, les crânes des cailloux s’engageaient cahin-caha dans la fente encore étroite, tandis qu’en bas, dans ses entrailles convulsives, le ventre chtonien se préparait à l’expulsion

— en surface la faille béait —

alors soudain, le front bossué d’un homme se fit jour, puis un autre

au forceps les bras ferreux de la terre dut les tirer du grand désordre guerrier

et ça cognait et ça se caillassait encore, on ne savait plus pourquoi ces coups, ces cris, ces colères, Deucalion lui-même n’osait plus regarder par-dessus son épaule.

Alors dans un grand bâillement la terre  croqua tous ces conquérants au cœur de pierre.

 

 

Paris – Vhils


Fictions de rue (9) : A la croisée des rêves

Fictions de rue - 9. ParisEn rêve il a noué pour elle des écheveaux de fleurs,  il a tissé le fil de son escarpolette, il a dansé dans son sommeil le ressac du plus doux des souvenirs.

Et elle, dans son rêve à elle, longtemps elle a tangué, balancé jusqu’à l’amnésie, jusqu’à l’étouffement, jusqu’au cri muet de la dernière aube.

Alors il a rêvé qu’il se réveillait dans son rêve à elle.

 

(Paris)

 


Fictions de rue (8) : L’oeil était etc

 

L’œil était sur nos murs et regardait Caïn.

L’œil était dans la caméra et regardait ses frères.

L’œil était partout.

Et puis un jour, il n’y eut plus rien à voir. 

 

 

fictions de rue 8- Irony et Boe

Londres – Irony+Boe


Fictions de rue (7) : Mais où?

7

– Mais alors où, où?

Il s’énerve, elle n’est jamais contente.

– Au loin, autre part, au bord d’un trou …

– … noir?

– Bleu:  au bord d’un trouble.


Fictions de rue (6) : La Grande Peur

fictions de rue 6.-Berlin--KreutzbergLes huis, les volets, les soupiraux étaient barricadés. De larges bandes de toile enduite colmataient les brèches des murs, les fenêtres, les fissures et jusqu’au moindre trou de serrure. Les chatières ne battaient plus au passage familier et frôleur des matous de maisons. Des bouchons d’étoupe et de charbon obstruaient les cheminées. On ne les ôtait que le temps d’y brûler brandons et tisons, parsemés de brindilles de pins. Les encens capitonnés rendaient l’air des maisons plus épais et plus doux que la ouate, où l’on plongeait avec une douloureuse volupté. Dans les placards, les provisions de sucre, d’eaux, de thé, de pâtes s’entassaient, attendant le jour où. On n’osait sortir de chez soi, que le temps d’une course, crécelle au vent et sur le nez, un masque à long bec noir imprégné de pastilles aseptisantes. La nuit tombée, on condamnait soi-même d’une croix sa porte, afin de tenir éloignés les voisins. Puis l’on auscultait le ciel, observant avec frayeur les étoiles, chevillées au firmament pour y dessiner en lettres incendiaires le destin des hommes. On couvrait la tête des enfants d’une toile de lin, espérant ainsi les préserver des cendres célestes, au cas où. Les hommes marmonnaient, en langue maternelle, de vaines imprécations. Seules les femmes osaient regarder en face, une fois par mois, la lune périlleuse. Ce qu’elles voyaient alors sur sa face argentive, nulle ne l’avouait, mais dans leurs pupilles effarées chacun pouvait voir avancer la silhouette d’un homme, ployant sous le fardeau d’un fagot de ronces.

C’était du temps de la Grande Peur.

Saturne forgeait ses chimères au brasier fou des pauvres hères. Misérables insensés, passions mélancoliques. L’épidémie de Peur avait fondu sur les populations comme une pluie de flèches assassines et tout glaçait l’homme d’effroy. Ce qu’il entendait, ce qu’il n’entendait pas. Ce qu’il voyait, ce qu’il croyait voir, ce qu’il ne voyait pas. Ce qu’il disait, ce qu’il entendait dire, ce qu’il ne disait pas. Le tumultueux murmure de la rumeur.

On chassait le mort. On chassait le pauvre et l’on chassait la bête. Tout pareil. Les bêtes sauvages et les mendiants étaient roulés parmi les détritus des carrières communes. Chaque jour passaient dans les rues les charrettes de charognes chaudes encore. Derrière les rideaux, en les entendant approcher, on récitait patenôtres fébriles, oraisons et versets. Contre les rats et les chats errants. Les virus et les puces. Les loups. Les mites. Les miteux. Les indigents. Les inconnus, les estrangers. Les horsains. Pour commencer.

(Berlin – Kreutzberg)


Fictions de rue (5) : Go les Egos!

fictions de rue 5. Jana und Js

— Génial ! Extraordinaire ! Le concept, n’est-ce pas, le concept ! Je reprendrais bien une coupe, s’il vous plait. La modernité, c’est le moooi, c’est évident.

Il avait longtemps hésité sur le nom à donner à cette nouvelle série de photos. Le galeriste avait proposé un titre, un éditeur avait approuvé, les deux contrats furent signés en même temps.

— Et vous avez fait ce tour du monde en combien de temps ? Huit jours ? Tant que cela ? Ah oui, bien sûr, vous avez raison, vous ne pouviez pas visiter plus de trois pays par jour, je comprends.  Et là, c’est où ? Devant la banquise ? Mais oui bien sûr, suis-je bête, on vous voit le poil un peu hérissé. Et là ? Devant le Pont des soupirs ? évidemment… cette obscure clarté  au fond de la cicatrice…

L’exposition s’intitule Tour du monde d’un ombilic. On y voit le nombril du photographe devant les plus célèbres lieux du monde, la Tour Eiffel, la muraille de Chine, la pyramide de Gizeh, dans une allée de Central Park…

— Mais elle est où, la petite sirène ? demande un enfant devant une photographie prise, selon le catalogue, à Copenhague.

— Elle est derrière le monsieur.

— Mais on ne la voit pas, insiste l’enfant. Il n’y a qu’un nombril !

— Chut ! Justement, c’est là tout l’intérêt. Ça s’appelle un selfie. C’est moderne. C’est un concept : désormais on tourne le dos à ce qu’on photographie. Tu comprendras quand tu seras grand.

 

Paris – Jana und Js


Fictions de rues (4) : L’obole

4.-Alo-GI And--Londres

Il ne parle pas. Il s’est assis par terre. À hauteur des chaussures des hommes. Il les regarde, elles portent la poussière de cette ville, plus grise que chez lui. Il a déposé sa mémoire sur les semelles des hommes et avec elles, elle est allée, au-delà des terres et des mers. Il a eu des mots dans la tête, avant, mais il ne s’en souvient plus bien. Dans sa bouche il n’a pas une langue il en a deux, trois, quatre peut-être. Dans chaque pays il lui poussait une nouvelle langue dans la bouche. À force elles se nouent et les mots ne sortent plus correctement.

Mais les arômes, ça, oui, il s’en souvient. La cannelle et le clou de girofle, on les mêlait à la pâte et au miel.

Il s’est assis par terre, à la sortie d’une boulangerie. Il sent les odeurs du pain s’échapper du soupirail, tôt le matin. Il respire le pain à peine sorti du four. Il a les yeux à terre. À hauteur des chaussures vernies. Il a le bras tendu, dans sa paume ouverte, il tient une sébile. Il ne parle pas. Les mots, il les garde sous son palais.

Parfois, un passant lui offre l’obole d’un mot dans son gobelet.

Londres – Alo

 


Fictions de rue (3 bis) : Vengeance, ah ah!

Fin alternative:

Pendant ce temps, sur la place, à peine a-t-il tourné le coin de la rue, emmené par les hommes en noir, que revient la jeune fille. Elle regarde son écran de téléphone. Elle sourit. La photo n’est pas très nette — elle l’a prise de trop loin pour qu’il ne la remarque pas — mais on le reconnait quand même, les bras levés, l’air terrorisé. On ne discerne pas la tache humide et sombre de l’entrejambe. Dommage. Œil pour œil: elle envoie l’image sur son mur facebook.

Si elle est une vraie bombe, lui, c’est un pétard mouillé.

3.bis

 


Fictions de rue (3) : Quelle bombe

Fictions de rue (3)Plus tard, il rétablira qu’il avait entendu les  motos avant de les voir. Ce rugissement féroce aurait dû l’alerter, mais l’homme n’y prête pas attention, occupé comme il est à pianoter quelque chose sur son téléphone.  ll fond le bruit  dans le marigot sonore de la rue et quand il  sent soudain physiquement sa proximité, à un frisson, un hérissement de poil, quand son corps, avant sa tête, tire l’alarme, mains moites, estomac noué, c’est trop tard. Ils sont là, ils l’entourent, leurs armes braquées sur lui.

« Tu bouges pas ! Tu fais pas un geste ! »

Il se statufie, non pour obéir mais par incapacité à réagir. Il se demande si faire pipi sur lui, ça rentre dans la catégorie « faire un geste » ou non. Il pense qu’heureusement, la fille a déjà tourné le coin de la rue, il n’aurait pas aimé qu’elle le voie comme ça. C’est là qu’il remarque les motos, couchées sur le côté. Ils n’ont pas pris le temps de les poser sur leurs béquilles.

Ils sont quatre en tout, de noir vêtus, un gilet pare-balle par-dessus une combinaison. Deux le tiennent en joue, les deux autres, armes en bandoulière, refoulent les passants sans ménagement. L’homme garde les bras en l’air, écartés l’un de l’autre.

La scène se prolonge. Les deux hommes ont entamé une lente reptation vers lui, l’œil braqué sur ses mains. Le vide s’est fait sur la place, autour d’eux. Du cercle des curieux, un peu plus loin, émergent des bras levés haut par-dessus les têtes des premiers rangs, des téléphones portables au bout des doigts. On le filme. Il espère que la fille ne tombera pas sur une de ces vidéos, c’est pourtant le plus probable. Il pense qu’il devrait sourire, se tourner de trois quarts et aussitôt se demande comment il se fait qu’il pense à de telles choses à un moment pareil. C’est qu’elle  est drôlement bien roulée, la fille, faut dire.

« Ça te fait rire ? Tu te fous de notre gueule ? »

Un des hommes l’a rejoint et se place à ses côtés, pas trop près. L’autre a le champ libre pour tirer si besoin. Ce doit être des policiers, des hommes du Raid ou d’une autre unité spéciale, l’homme n’y connait rien mais il a entendu parler de brigades d’intervention de ce style. L’autre du bout des doigts écarte les pans de sa veste, puis, rassuré, le palpe aux aisselles, à la ceinture, le long des jambes. Tout cela va maintenant très vite. Et l’homme se retrouve les mains menottées dans le dos.

Son téléphone est tombé quand on lui a saisi brutalement le bras. Quand les autres ont foncé sur lui, il était en train de publier sur les réseaux sociaux qu’il était sur le point d’emballer une fille sacrément canon. Il devait la rejoindre deux heures après et il espérait bien terminer son coup le soir même. Pas question de faire ceinture ! S’ensuivaient quelques considérations sur le tempérament visiblement explosif de la demoiselle. Ce qui promettait un beau feu d’artifice.

« Alors elle est où ? tu vas nous le dire, oui ? qu’est-ce que t’en as fait ? »

L’homme n’a pas quitté l’état de sidération dans lequel la vue des  armes de guerre l’a plongé. Il ne sait pas de quoi parlent ces hommes en noir et bredouille poliment qu’il ignore de quoi on le soupçonne.

« Et ça alors ? » rugit le troisième homme, qui a ramassé le téléphone à terre.

Sur l’écran, l’homme peut voir ses propres mots « #explosif: c’est une vraie bombe! » Deux minutes et quarante cinq secondes. C’est le temps qu’il aura fallu aux mots ceinture, explosif, bombe, coup, feu, pour être interceptés par les satellites de communication, se faire analyser et redescendre sur terre sous forme de menace, immédiatement géolocalisée, qu’il convient de neutraliser dans les plus brefs délais.

L’homme sera conduit au poste pour vérification – d’identité, d’adresse, de groupe sanguin, de numéro de sécurité sociale et de compte bancaire, d’empreintes digitales et d’ADN, de paiement des impôts et de loyer. Son répertoire, son disque dur, seront épluchés, son agenda pour savoir le nombre de fois où il a fait l’amour dans le mois et si c’était toujours avec la même personne, et son dossier médical, des fois qu’il soit contagieux de quelque chose.

(Première) fin. (A suivre)

Paris – Jef Aérosol


Fictions de rue (2) : Droit d’exil

2.Street fictions

Il a pris le droit d’exil. Il ne l’a pas demandé, il s’en est emparé.

Pour lui seul, sa femme et leur fille de seize ans ne le suivent pas sur ce chemin là.

Il a regardé autour de lui, il a écouté les radios, il a vu des images, des tas d’images. Il ne comprenait plus, les mots avaient perdu leur sens, les bogues des mots tombaient tout autour de lui, éclatées, vides. Les piquants des bogues des mots s’enfonçaient dans son crâne. Il n’y avait plus rien dedans, il n’y avait plus rien à en tirer, de ces bogues, béantes d’une surpuissante inanité, il n’y avait plus que leurs épines hérissées, qui lui tombaient dessus, lâchées de partout. Radios, télévisions, mégaphones aux portes ouvertes des hélicoptères, passeurs, passants, policiers, partout.

Alors il a pris la route, sans rien dire. Droit d’exil! Droit d’exil! Droit de se retirer, sans attendre d’être expulsé, mis au ban de ce qui le fait être, banni de lui-même, aliéné. Sa patrie serait le partir; l’exil, son asile.

Il a pris la route qui ne mène nulle part. Il a planté sa tente dans sa tête. Ici ou là, peut-être. Sa femme déciderait pour lui et leur fille de seize ans, trop rebelle dit sa mère, de quel côté ce serait du trait de cendres brunes au sol. Lui est déjà loin. Désormais, dans son crâne, il n’y a plus de lignes tracées au sol ou sur une feuille de papier, d’ailleurs il n’y a plus de papiers ni de mot ni de langue. Ici la terre est noire, là-bas elle est peut-être verte. Sous ses paupières il a laissé les couleurs exploser.

 

Paris – Bebar, Skeafo


Fictions de rue (1) : Dans le mur

On peut dire aussi Street stories: des stories mises en images par du street art ou l’inverse, du street art mis en mots En tout cas, une histoire qui s’écrira au fil de mes découvertes, dans les rues, de ces dessins qui réveillent nos murs. Nos mots. Nos morts, peut-être — ne préjugeons de rien.

Ce n’est pas  absurde, de le dire en anglais. L’art de rue est universel et les photos ont été prises en France, à Paris, à Berlin, Londres, Barcelone, Rio, Sao Paulo… Street stories, en français, fictions de rue.

Des scènes de rues, donc. Autour d’un personnage ou d’un autre. Je vais essayer d’en écrire une par jour. Je les posterai ici  de temps en temps. Un jour, une scène: c’est une bonne résolution de début d’année (j’ai déjà cinq jours à rattraper)!

J’ ai pris moi-même la plupart des photos, quelques autres m’ont été données par des proches. Merci à eux!

 

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1.Le point de départ, ce pourrait être lui. Je ne connais pas son nom. Je ne vois pas son visage. il porte souvent un tee-shirt marin. Il a l’air assez jeune. Une chose est sûre, c’est qu’il a manifesté très tôt un vif intérêt pour les murs. C’est là qu’il est né. Du mur. Et c’est là que régulièrement, il retourne.

(A suivre…)

Ella Balaert, 5 janvier 2016

PS. Si les artistes que j’ai photographiés et qui ne sont pas mentionnés en mots-clés désirent se faire connaître, je serai très heureuse de  préciser leurs noms.

 

 

Paris – Seth


Image

A tous, meilleurs vœux pour l’an neuf!

Voeux 2016


Résidence à la Médiathèque Départementale de l’Oise dans le cadre de l’année de la femme, c’est fini!

Mémoire du travail de la femme dans l’Oise :  les générations se sont rencontrées dans huit bibliothèques du département autour d’objets de mémoire : outils de travail, objets fabriqués en usine ou en ateliers artisanaux, objets  de famille transmis aux plus jeunes… Ces rencontres furent chaleureuses et généreuses.

Merci aux participants et aux organisateurs de cette résidence ! La soirée de restitution au Musée de la nacre et de la tabletterie de Meru fut une vraie réussite.

On peut lire certains des textes sur le site de l’e-musée de l’objet.

Train pour Beauvais, tôt le matin

Train + Hôtel (15) - Copie

Le soir, de la chambre d’hôtel

train + hôtel (8) - Copie

A Gouvieux, en train d’expliquer je ne sais plus quoi !

gouvieux-2

photo d’isabelle Charbit

 
Gouvieux, outils de dentelière

Gouvieux (4) - Copie

Gouvieux

Fosseuse, Jean Dunil, dominotier

fosseuse dominos (7)dominos

ste geneviève (23)

Sainte Geneviève, Bernard Prodhomme, la nacre et l’ivoire

ste geneviève (3)

P1080440

Auneuil, Serge Son et la brosserie

AUneuil Serge Son (1)

Bibliothèque de Bailleval

Bailleval (16)

Bailleval, Marie-Claire Prothais et les carnets d’identité de ses vaches

Bailleval (21)Bailleval (18)

Bailleval, Annie Llorens et la fabrication des gants MAPA

Bailleval (1)Bailleval (5)

Montagny, objets de famille

Montagny (11) - Copie

 

Et si le thème de l’outil vous inspire, n’hésitez pas à enrichir les collections de l’e-musée!


En résidence d’auteur à la Médiathèque Départementale de l’Oise (septembre-novembre 2015)

Dans le cadre de son année de la femme, la Médiathèque de l’Oise m’a invitée à rencontrer jeunes et adultes dans 8 bibliothèques du département.

Thèmes de nos rencontres, en relation avec l’e-musée de l’objet :  la mémoire de la femme ouvrière, ses objets familiers, ses outils de travail. En attendant les textes, voici déjà quelques photos…

Au programme:

la fabrication des boutons près de Meru : (objets de la collection Médard-Delamotte à Amblainville, témoignages de Mr Bernard Prodhomme, Mme Christiane Anquetin)

  • En noix de coco : P1080394 P1080398
  • En nacre :P1080404 P1080400 P1080399
  • En corozo :rozoboP1080397

Fabrication des gants MAPA (schéma de la chaine de contrôle sur la quelle travaillait Annie)

P1080416 P1080424

Fabrication de dominos (nacre et bois) (coll. Jean)

P1080409P1080412

Brosseries de Tracy-le-Mont (coll. AMBO)

P1080440  P1080442 P1080441Brosse avec éclat d'obus de 1918 (le trait noir est un éclat d’obus de 1918)

la fabrication des thermomètres (Mme Nadia Chatin)

elle ne travaillait pas à en usine mais à la ferme: Marie-Claire nous a parlé des carnets d’identité de ses vaches et de la fabrication de ses crèmes

A venir: les dentelles de Chantilly… 

Autant d’usines qui ont fermé, peu à peu… Les conditions de travail y étaient parfois si pénibles qu’on ne les regrettera pas. Mais on sent partout le besoin de sauvegarder et transmettre la mémoire de ces savoir-faire.

Et de fermetures en délocalisations, le vide industriel qu’elles ont laissé dans la région est terrible.


Mary pirate: la bande annonce du spectacle est en ligne!

CLIQUER ICI: https://www.youtube.com/watch?v=du-sHdyhJDg image teaser MPirateSpectacle adapté de mon roman Mary pirate par Hélène Poussin, qui incarne  sur scène avec de très belles nuances de jeu  le personnage de Mary Read, fille, sœur, amante, femme déguisée en homme, pirate. Mise en scène: Pierre Sarzacq, scénographie Cyrille Guillochon, construction décors: Fanny Mas, costumes: Béatrice Laisné. Contact: Compagnie Les pieds Bleus, Figeac, cielespiedsbleus@gmail.com


Retour sur quinze ans d’animations: Ateliers d’écriture, une histoire de liberté

Le compte-rendu de quinze ans d’ateliers d’écriture, à lire dans la revue L’Inventoire  (l’écriture de création en revue)

L'Inventoire