– littérature

Fictions de rue

Fictions de rue ( 18 ) : Cette hauteur!

banquier

Il était bien, sur son petit nuage. Il pouvait passer n’importe qui, en bas. Il regardait cela de haut. Il avait pris ses quartiers au dernier étage. Vue directe sur le ciel.

Avec le temps, même tourner la tête le fatiguait. Et puis à quoi bon ? Ils ne méritaient pas son attention.

 

Paris –


Fictions de rue (17) : Ça se discute

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Les grilles n’étaient pas très hautes. Mais le courant qui les traversait était puissant. Depuis deux mois, il profitait de sa promenade quotidienne pour évaluer ses chances. Il s’entraînait dans sa tête. Il avait ses repères au sol. Il partirait de là, trois, quatre, cinq enjambées, il prendrait appui ici, sur son pied droit. Si seulement il pouvait ramasser un bâton qui lui servirait de perche. Il ne voyait pas de gardien, mais il était sûr d’être observé. Pas aussi naïf que son voisin, qui n’avait même pas l’air d’avoir remarqué les grillages.

Un jour il n’y tint plus. « Je vais m’échapper », dit-il à voix basse. « 1,50 m, ça se saute. »

« Pour quoi faire ? » demanda l’autre, surpris. « T’es fou ! »

« J’en peux plus d’être enfermé. Je veux sortir. »

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est ici, dehors.

 » Non, tu plaisantes!

 » Je te jure, c’est si tu sautes le grillage, que tu vas te retrouver enfermé ! »

 » T’as des preuves?

 » Non. Et toi? »

 » Non plus »

« Alors? On saute? »

 

Berlin

(Photo Chloé Galibert-Laîné)


Fictions de rue (16) : La Bête

Pantonio- Paris

Il ne l’a pas vue arriver. Elle a glissé dans l’entre-deux eaux de la houle humaine, la Bête. Elle a enfilé son costume d’algues et ondulé vers lui, qui ne se méfiait pas. Naïf, non. Mais indisponible. Les Bêtes, ça n’existe que dans les histoires pour gosses insomniaques. Il avait autre chose à faire qu’à s’en laisser conter. Il avait des affaires à chiffrer, des choses à vendre, des guerres à déclarer.

Depuis le matin, la Bête allait venait parmi les hommes. Elle glissait entre les doigts qui, parfois, tentaient de l’arrêter. Par les yeux, par les oreilles et par l’âme, elle pénétrait les corps indociles. Elle fit que tous, riches et pauvres etc, fussent marqués au cœur de son signe.

Au soir, lui seul elle n’avait pas visité. Il ne l’a pas sentie arriver. Quand elle fut en lui, il vit le monde avec ses yeux. Des bâtiments entiers avaient disparu. Des humains aussi. L’air ondoyait en légers remous, verts et tranquilles. Il lui sembla qu’il respirait mieux.

La Bête avait accompli son œuvre. Rien ne l’agaçait davantage que la Bêtise humaine.  A présent elle avait faim. Elle s’en retourna tout au fond des Abysses chercher de quoi se nourrir dans les histoires pour gosses insomniaques.

 

Paris – Pantonio


Fictions de rue (15) : Le silence d’une foule

Fictions de rue , Les-frigos, Paris-2016

 

Il marche dans le noir. S’y enfonce avec volupté, en déchire le voile de ses bras tendus.

Devant lui, derrière lui, le ciel au sable mêlé ou tout comme, l’horizon désert et doux au pied.

Il marche dans sa solitude, il y est chez lui, il y a son chez soi, sa voûte d’étoiles et son matelas de couleurs. Il y a sa place. Il y a son silence.

Du bout de l’orteil il signe son nom, la mer plus tard,  viendra le noyer.

Un courant d’air, une porte qui claque : il ouvre les yeux. Retour à la tour, dressée comme une nef  et comme elle étoilée. Un nouveau venu glisse vers lui. Il se pousse, il se tasse, il se tait.